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09/11/2010

Faut-il sauver l'éducation américaine ? (2) La leçon réformiste de Nicholas Lemann

Dans une des dernières livraisons du « Talk of the Town » du New Yorker, Nicholas Lemann revient sur le paradoxe de la crise de l’école. Chaque jour, 50 millions d’Américains passent sur les bancs de l’école publique, 20 millions supplémentaires fréquentent l’enseignement supérieur : une réussite d’autant plus remarquable que seuls respectivement 8,5 % et 2 % des Américains parvenaient à ce niveau il y un siècle. Pour Lemann, l’éducation, qui ne figure pourtant en aucun endroit de la constitution des Etats-Unis, est une des grandes réussites de l’Amérique.

Pourtant, rarement le débat sur la faillite du système n’a été aussi vif. Documentaires, enquêtes, essais : les attaques fusent de toutes parts contre l’école. Andrew Hacker et Claudia Dreyfus viennent de signer un « Higher Education ? » pour le moins sceptique, tandis que Mark C. Taylor publie un « Crisis On Campus » qui se passe de commentaires. Or ce sur quoi s’appuient ces analyses critiques, c’est essentiellement le problème de l’éducation de très faible qualité pour les  enfants issus des minorités pauvres et urbaines au sein de l’école publique.

En faisant de ce segment la pierre angulaire de son projet de « Grande Société » en 1965, Lyndon Johnson a préparé de réels progrès dans ce domaine, qui se sont concrétisés dans les années 70 et 80. Depuis lors, l’écart entre enfants blancs et noirs s’est globalement stabilisé. La solution viendrait-elle alors des «charters schools » qui ont le vent en poupe ? Ces écoles particulières qui ont la possibilité, sous contrat, de s’affranchir des règles communes moyennant des objectifs de résultat précis, tendent en effet à se multiplier ; mais leur performance d’ensemble, au-delà de quelques réussites spectaculaires, n’a pas encore été établie.

De même, le procès fait à l’enseignement supérieur, bien que moins vif, commence lui aussi à prendre une certaine ampleur. Un ensemble trop divers, souvent très redondant, excessivement sélectif ? Certes, pour Lemann, le système est loin d’être sans défaut. En même temps, malgré la crise, son attractivité non seulement en Amérique mais, de plus en plus, dans les autres pays du monde, ne se dément pas. Et ce malgré un système qui, selon Taylor, serait basé sur un contrat de dupes entre des étudiants surchargés de travail et un système d’encadrement et d’animation marqué par un certain retrait des enseignants…

Derrière ce procès généralisé de l’enseignement américain, Lemann voit en réalité le syndrome de l’Arche de Noé : si le système paraît si largement corrompu, autant s’en débarrasser radicalement et reconstruire sur des bases neuves et saines... Louable inspiration, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’ambition des premières communautés américaines par opposition à la vision décadente qu'elles avaient du Vieux Continent. Pourtant, note Lemann, comment ne pas voir que tous les domaines qui, dans l’histoire américaine des trente dernières années, se sont vus soumis à une remise en cause aussi radicale – la dérégulation du système bancaire ou la refondation de l’Irak pour prendre deux exemples parmi les plus saillants – se sont soldés par des échecs ?

L’obligation morale pour Lemann dans ce contexte, c’est de concentrer les efforts sur les points manifestement faibles du système – essentiellement l’éducation primaire des plus défavorisés –, en résistant aux tentations « héroïques » d’une remise en cause d’ensemble. En somme, pour être meilleurs, ajustons la posture et soyons plus concrets. Voilà une leçon qui, non contente d’être réformiste, est aussi diablement américaine.

NB : Cet article paraît également sur les sites nonfiction.fr et sciencespo.org.

 

08/11/2010

Faut-il sauver l'éducation américaine ? (1) Génération perdue ?

La revue « Politique américaine » (n°15, Hiver 2009-2010) consacre l’une de ses dernières livraisons au thème de « l’éducation, enjeu d’avenir pour l’Amérique ». Dans la place qu’occupent en effet les Etats-Unis dans le monde à partir d’une combinaison inégalée de puissance et d’influence, l’éducation, et ses figures emblématiques que représentent les grandes universités américaines, joue un rôle central. Or, depuis plusieurs années, en parallèle avec les interrogations sur la place de l’Amérique dans le monde qui ont émergé avec l’administration Bush, ce modèle est en crise.

L’école fut d’ailleurs un thème de réforme important de ces dernières années. Ainsi du « No Child Left Behind Act » de 2002 qui concernait l’enseignement général et tentait d’insuffler des obligations de résultat en échange des fonds fédéraux, en particulier pour les établissements difficiles. Or, dans un pays où la responsabilité principale de l’enseignement incombe au niveau local à hauteur de 70 %, la crise économique est venue aggraver la situation financière des Etats fédérés, aujourd’hui désastreuse.

Ecole publique : la crise contre la vision ?

La réforme de cette loi engagée en mars 2009 par l’administration Obama ne rompt d’ailleurs pas vraiment avec l’esprit de la loi. Elle reprend les mesures d’évaluation des maîtres en fonction des résultats des élèves aux tests généraux d’aptitude et un effort de conditionnalité pour les établissements fréquentés par les moins nantis et les minorités. Terrain difficile pour les Démocrates compte tenu des attentes de la clientèle électorale que sont pour eux les grandes organisations syndicales (d’ailleurs assez proches des syndicats français de l’Education nationale), à l’évidence déçues par cette approche minimaliste qui illustre une fois de plus le pragmatisme centriste de la méthode Obama.

C’est un sujet sur lequel la contribution de Jeffrey E. Mirel & Maris A. Vinovskis : « Perennial Problems with Federal Education Reform in the United States » apporte à la fois la profondeur historique d’un examen des politiques mises en œuvre depuis la Seconde Guerre Mondiale, et une analyse critique de l’action de l’administration Obama et de son Secrétaire à l’Education, Arne Duncan, au regard des engagements pris au cours de la dernière campagne présidentielle. L’amplification de la crise à l’automne 2008 a conduit à modérer l’aspect purement éducatif au profit de l’approche économique d’ensemble de l’American Recovery and Reinvestment Act (ARRA), dont l’éducation a d’ailleurs représenté une part significative. Jamais depuis Lyndon Johnson un tel effort n’avait en effet été consenti en la matière.

Simultanément, les fonds engagés apparaissent essentiellement voués à un soutien budgétaire ponctuel au détriment d’une approche de plus long terme ; et les mesures qualitatives, relatives par exemple aux standards académiques ou à la formation des enseignants, sont demeurées en deçà des attentes.

Dans un article intitulé : « Examining Teacher Turnover : The Role of School Leadership », Rekka Balu, Tara Béteille & Susanna Loeb montrent à cet égard que le faible taux de turnover général dans les écoles recouvre des situations très disparates. Les écoles les plus en difficulté qui réunissent majoritairement les élèves d’origine afro-américaine et les élèves aux résultats médiocres, sont en effet celles qui enregistrent le plus fort taux d’instabilité des maîtres.

Un phénomène qui a non seulement un coût économique mais aussi un impact sur les performances des élèves. Et une situation vis-à-vis de laquelle le pouvoir de gestion des proviseurs, important en théorie, se révèle avoir un impact plus limité en pratique à travers les pratiques de « strategic retention » (encourager les meilleurs à rester et les moins bons à partir) que beaucoup de chefs d’établissement, dans le Milwaukee qui a servi de base à cette étude particulière, considèrent comme relativement difficiles à mettre en œuvre.

Au total, une action politique vers ce secteur de l’éducation primaire et secondaire qui s’est montrée plus réactive que visionnaire, et aura été plus conformiste qu’audacieuse.

La recherche mieux servie que l’enseignement supérieur

« Quelle stratégie pour l’enseignement supérieur après le plan de relance ? » s’interroge de son côté John Aubrey Douglass, directeur de recherches au Public Policy and Higher Education Center de l’université de Californie à Berkeley. Le plan de relance est intervenu dans une situation critique, 2/3 des Etats fédérés (34 au total) ayant entrepris des coupes budgétaires très significatives dans l’enseignement supérieur.  Suppression de postes, réduction de dépenses de fonctionnement administratif, baisse des salaires, augmentation des inscriptions : toute la gamme des actions de baisse des coûts a été mise en œuvre. L’effort à fournir atteint parfois des proportions considérables : dans l’Etat de Washington, une université devra compenser une baisse des financements fédéraux à hauteur de 26 % tandis qu’une autre s’apprête à augmenter les frais d’inscription de 30 %. L’Etat de l’Illinois a supprimé un programme d’aides financières bénéficiant à 145 000 étudiants aux revenus modestes, voire très bas.

Les prêts étudiants ont certes bénéficié de financements supplémentaires significatifs, mais cette augmentation ne suffit pas à compenser les coûts élevés de l’enseignement supérieur. Au moins cette mesure aura-t-elle permis de contourner des intermédiaires spécialisés, tel que Sallie Mae, contestés, au profit de dotations fédérales directes. Mais elle laisse ouverte une interrogation de fond en termes d’équité et de contrat social dans un pays où les dettes des étudiants sorties de l’Université atteignent très souvent 20 000 dollars et parfois bien davantage, et où les droits d’inscription pour le secondaire privé se montent souvent à 10 000 dollars.

Si l’enseignement supérieur a été le secteur le plus touché par la récession, le plan de relance a eu néanmoins un impact très positif sur les Etats combinant à la fois des industries de pointe et un système universitaire de qualité. Plus de 18 milliards ont en effet été débloqués au titre d’un fonds supplémentaire destiné à la recherche. Cela ne représente pas plus de 2 % de la totalité des 787 milliards déboqués dans le cadre de l’ARRA, mais se traduit par des conséquences sensibles sur la productivité et l’emploi des secteurs scientifiques et technologiques. Au passage, cela inclut la relance du financement de la recherche sur les énergies nouvelles qui, bloquée par l’administration Bush, a pu reprendre après le nomination de Stephen Chu, prix Nobel de physique de l’université de Berkeley, à la tête du département de l’Energie. Une manne que Douglass qualifie au total « d’opportunité unique pour la communauté scientifique ».

Génération perdue ?

Dans la plupart des grands pays, qu’ils soient développés ou en développement, l’enseignement supérieur et la recherche sont considérés comme des atouts décisifs sur le moyen-long terme pour promouvoir à la fois le développement économique et une certaine égalité socio-économique. Nombre de ces pays – l’Allemagne, Taïwan, la Corée du Sud, la Chine, la France-même – ont d’ailleurs tenté dans la période récente de dynamiser leur action dans ce domaine en particulier à travers la constitution de pôles universitaires de haut rang.

Sous l’effet de l’impact très sévère de la crise sur les ressources publiques, si l’objectif de développement s’est trouvé maintenu, voire renforcé, l’objectif de promotion de l’égalité a pour sa part le plus souvent volé en éclats alimentant ainsi le risque d’une « génération perdue » évoquée par le directeur général du FMI. Face à ce risque, les solutions de l’avenir proche, désormais quantitativement réduites, semblent devoir conjuguer vision stratégique au niveau des Etats et recherche de financements diversifiés, auprès des institutions, des entreprises et des communautés locales.

 

05/11/2010

Les choses qu'ils portaient

Je publie aujourdhui dans le cadre des "Vases communiquants" ce  texte de Marianne Jaeglé.


Ils portaient des sautoirs faits de perles multicolores, des pinces en plastiques de diverses formes et de toutes les couleurs destinées à maintenir en arrière les cheveux mouillés ; des élastiques, des serre-tête, des barrettes et des chouchous pour que, malgré le vent marin, chacune ait l’espoir de rester bien coiffée ; des lunettes de contrefaçon, aux sigles des plus grands créateurs italiens ; des serviettes de bain, des paréos, des jupettes à nouer autour de la taille dans l’objectif de cacher un fessier disgracieux, ou de faire valoir une chute de reins enivrante ; des maillot de bains, des robes de plage ; des tongs, des sabots en plastique de toutes les pointures, des mules à talons compensés en liège. 

Ils vendaient des cerfs-volants, des raquettes de bois ou de plastique, des kits de jouets comprenant un seau, une pelle, un râteau, quelques moules en forme de poisson ; des pistolets crachant des bulles de savon ; des paquets de mouchoirs en papiers ; des chaussettes pour hommes, femmes ou enfants ; des sacs à mains, des pochettes et des portefeuilles ; des imitations de stylos Mont-Blanc, de fausses Rolex, dont le mécanisme s’arrêtait rapidement et qu’il était non seulement impossible, mais aussi risqué de donner à réparer ; des morceaux de noix de coco qu’ils transportaient dans un seau en plastique en chantonnant : « Coco bello, coco ! » 

medium_velo-plage-mer-vendeur-varadero-924822.2.jpgIls voyaient des hommes seuls et des jeunes gens ; des familles réunissant plusieurs générations ; des femmes âgées arborant des chairs flétries, qu’elles enduisaient consciencieusement de crème solaire ; des enfants qui creusaient le sable avec ardeur ; des obèses aux seins nus ; des adultes mangeant des gelati ou des pannini  ; des adolescents allongés sur des lits loués pour la journée ; des couples flanqués de leur enfant unique solitaire, qui refusait de jouer avec d’autres bambins inconnus ; des hommes jeunes et beaux, venus à plusieurs pour draguer ; des filles jeunes et belles, venues en bande se rassurer sur leur pouvoir de séduction ; des grands-parents tout habillés sur la plage ; des plagistes bronzés, musclés et moroses ; des maîtres-nageurs surveillant la baignade. 

Ils venaient d’Inde ou du Pakistan ; de Sénégal ou de Côte d’Ivoire ; d’Afghanistan, d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie ; de Chine ou du Tibet. Ils étaient jeunes pour la plupart. Il y avait parmi eux quelques femmes. 

Les Chinoises proposaient des massages ou des tatouages à l’encre ; elles confectionnaient pour les enfants de petits bracelets tressés à même leur poignet ou leur cheville, qui tintinnabulaient agréablement. 

Ils arboraient des bobs, des casquettes, des chapeaux de paille ; certains portaient sur la tête un ridicule petit parasol de plastique qui se fixait sur le crâne et n’abritait que lui. Ils étaient eux-mêmes la publicité de leur marchandise. Certains, des Africains, pour la plupart, allaient nu-tête, tout le jour, sous le soleil écrasant. 

Ils transportaient leur stock dans des sacs poubelle, qu’ils rejetaient sur leur dos ; sur des tringles à rideaux, qu’ils portaient en équilibre sur chaque épaule ; sur des présentoirs de bois. Ceux qui vendaient des serviettes de plage en avaient une vingtaine entassées sur leur dos. 

Quand un estivant leur faisait signe, ils se laissaient tomber à genoux dans le sable devant lui, et lui montraient alors le produit qui avait retenu sont attention. Puis, que la transaction ait été conclue ou non, ils rassemblaient leurs effets, remettait le tout en ordre sur leur dos, se relevaient avec effort, et reprenaient leur marche dans le sable, alourdie par leur chargement. 

Inlassablement, chaque jour pendant les quatre mois d’été, dès dix heures du matin, et jusqu’à dix-huit heures, ils proposaient leur marchandise ou leurs services aux estivants, qui achetaient parfois quelque chose, non sans en avoir âprement négocié le prix au préalable, car la vie est dure, de ce côté-ci aussi de la planète. 

Texte inspiré par Les choses qu'ils portaient, de Tim O Brien, dans son roman A propos de courage.

02/11/2010

A propos de la France de Depardon (2) Malaise dans la civilisation

 

"Avec le temps, j'ai appris à ne plus avoir d'hésitations : je vois une photographie à faire, à partir de là je vais vite et plus rien d'autre n'existe (...) C'est frontal, sans échappatoire, une seule photographie possible" souligne Depardon, en revendiquant un "aspect contemplatif parfois un peu primaire". Il y a une beauté du métier qui parle dans laquelle le "quoi" rejoint le "comment", la technique sert l'inspiration d'un même mouvement juste et précis. C'est le "flow", le bonheur dans la réalisation identifié par les psychologues chez ceux qui excellent dans leur métier, qu'ils soient chirurgiens, cuisiniers, ébénistes ou photographes. L'évidence que c'est le bon angle, le bon geste, le bon enchaînement - que c'est ce qu'il faut faire.

Pourtant, un grand nombre de photos laissent perplexe : si la vue de l'Epi à Dieppe est sauvée par la lumière comme celle du Nepture à Douarnenez par l'obscurité montante de la tempête au loin, que faut-il penser du Jules Verne au Tréport, du pavillon d'angle de Canaret-sur-Mer, de la droguerie de Bédarieux ? Rien. Ils existent dans la banalité d'un être-là défiguré auquel nous nous sommes accoutumés et qui suscite, du coup, moins notre indignation que notre surprise.

En réalité, on sent presque une révolte, non pas domestiquée mais rentrée, dans cette longue série de clichés ordinaires. "J'étais en colère contre les grands travaux d'aménagement qui avaient démantelé la ferme de mon père" rappelle Depardon en introduction à son travail, qui conclut pourtant : "Je suis heureux de m'être confronté à la France d'aujourd'hui". Or, c'est peut-être là la clé de son travail, cette tension entre la contestation et l'harmonie qui fait, avec les grands photographes américains que sont Paul Strand, Walker Evans ou encore Robert Frank, "une fraternité de vision liée au même souci de respecter les êtres et de témoigner sans apitoiement", souligne le président de la BNF, qui évoque encore à son propos "une pure présence des choses". Une forme de sagesse, si l'on veut - où est-ce le nom acceptable qu'il faut donner à la résignation ?

"Bonheur de la lumière" ? Oui, mais dans la mesure où ces vues sont pour la plupart aux antipodes du pittoresque, nous nous retrouvons alors face à une France qui est aussi, d'un point de vue classique, une France de la défiguration. De l'humain en boîte. Je connais bien l'argument des architectes modernes et des urbanistes engagés, et je ne néglige pas cette sorte de tautologie de l'habitat qui fait, comme disait une amie sociologue, que "les gens d'ici sont d'ici".

Mais qui s'extasierait, en s'imaginant y habiter, sur un pavillon de campagne en préfabriqué, une jolie cabane en ruines ou une barre d'immeuble à l'abandon ? Ce n'est pas une question d'argent ou de confort : il y a, dans certains coins, une vulgarité architecturale de la réussite qui le dispute, dans d'autres, à la transparence des êtres humains. La France que nous donne à voir Depardon est aussi une France de la relégation, une France de la lisière, une France des espaces intermédiaires, une France de l'entre-deux entre les mégapoles et les terroirs. En ce sens, comme ce fut le cas dans les années cinquante et soixante avec le retour des explorateurs des antipodes à la maison, "La France de Raymond Depardon" relève moins de l'esthétique que de l'ethnographie.

Au début des années 2000, j'ai noué pour le compte d'une société minière dans le Pacifique Sud un partenariat avec le photographe américain, David Becker, pour un projet qui s'intitulait : "La Nouvelle-Calédonie telle que je l'ai connue il y a cent ans". Ce dont j'ai fini par prendre conscience après l'exposition au terme d'une longue série d'expatriations aux quatre coins du monde, sans passéisme mais aussi sans enjolivation, à travers un point de vue qui, de Braudel remonterait à Duteurtre sans se laisser dissoudre dans Houellebecq, c'est que j'aime profondément un pays qui, tel qu'il s'est fixé dans les images heureuses et diverses de l'enfance, entre les grandes hêtraies cauchoises où je vibrais aux récits de Maupassant et les ruelles du Vieux Rouen où je faisais mes humanités, des vacances qui nous menaient des contreforts pyrénéens aux vallées alsaciennes et du Massif central aux côtes bretonnes, est un pays qui n'existe plus.

En réalité, je crois qu'il existe moins comme image que comme projet. En ce sens, l'absence délibérée des gens dans les clichés intersticiels de Depardon, c'est l'espace de l'interpellation de la politique sur ce que deviennent des territoires millénaires et les gens d'ici sous les pressions d'un monde qui, simultanément, craque et bascule. Le "Tout doit disparaître" de la devanture des "Textiles d'Albret" à Nérac (Lot-et-Garonne), plus encore qu'un fil conducteur, est une signature. Derrière la disposition testamentaire, une oeuvre engagée qui signe la disparition simultanée des paysages et des gens.

Du même coup, ce que l'on peut aussi comprendre partant de cette diversité et de cette "définition non figée de l'identité française", c'est que si la France meurt, c'est une partie du monde occidental tel qu'il s'est modelé au long du dernier millénaire qui sombre avec elle, en ne laissant plus apparaître que quelques buttes-témoins - ces vues magiques un peu irréelles qui font irruption ça et là au cours de cette étrange promenade. En ce sens, il y aurait un relief propre de notre pays, une vocation universelle en effet à montrer combien le mot d'ordre de préservation de la biodiversité doit d'abord s'entendre comme une entreprise de sauvegarde de l'espèce humaine.

 

 

01/11/2010

A propos de La France de Raymond Depardon (1) La carte est le territoire

 

Comment comprendre cette juxtaposition serrée "d'aires indéfinies et d'angles morts" saisis "dans les interstices d'une France peu photographiée" (B. Racine) ? Entre les jeux d'enfants, les derniers visiteurs et des souvenirs d'enfance, on passe et repasse l'exposition, un détour par l'antichambre pédagogique, un retour en arrière. Rien n'y fait. C'est comme si l'essentiel de cette affaire continuait de nous échapper. On en sort intrigué, saisis sans saisir. Ce n'est peut-être pas une mauvaise approche : on peut voir "La France de Raymond Depardon" comme le point de départ d'une énigme qu'il nous faudrait résoudre en revenant en pensée, catalogue en main, sur la scène de la représentation. Après tout, la disponibilité à s'étonner de ce qui devrait nous paraître ordinaire, c'est la crétinerie assommante des touristes et le privilège ambigu des exilés.

"Une démarche folle et personnelle" dit Depardon à propos de "sa" France. Il faudrait plutôt dire une obsession. A Calais, les représentations jadis conquérantes de l'Industrie et du Travail agonisent dans une mélange de rouille et d'abandon. A Maubeuge, les couleurs vives de la rénovation rehaussent avec peine des HLM où la vie sociale et politique semble se résumer à un affichage de campagne électorale en déshérence sur le mur d'une cabine électrique. A Carnon-Plage, dans l'Héraut, un pavillon du bord de mer paraît à l'abandon lui aussi. Un peu partout, on passe de l'indicible au silence : des monuments aux morts ne parlent plus qu'aux morts qui avaient échappé au désastre pour mieux sombrer dans l'oubli.

Parfois, un brin de féérie vient rompre la litanie des images ordinaires. Le cliché d'ouverture de Berck-Plage, avec ses cerf-volants futuristes et ses petits cabanons bariolés, pourrait presque faire une toile de Miro. Ça et là, on trouve aussi des paysages qu'on pourrait prendre par inadvertance pour des cartes postales, tels cette plage du Portel, ce champ du Pas-de-Calais, ce flanc de colline à Saint-Vincent-de-Reins (Rhône) ou encore cette percée lumineuse à Uvernets-Fours au coeur des Alpes-de-Haute-Provence. Dans le Sud, pour les pierres, pour la chaleur que l'on devine sous la douceur de la lumière, pour la quiétude désuète d'un édifice baroque, on dirait qu'un peu de la grandeur passée résiste encore un peu à la désolation.

Mais ces vues-là, tout en profondeur, sont bien vite submergées par les barres rectangulaires et les pavillons étriqués. C'est la dynamique propre du travail de Depardon qui, plus qu'un parti pris, est une mise en tension. Ou une mise en contraste comme avec ce calvaire désormais cerné par une zone commerciale. Inversion du procéde métonymique, l'étalement verdoyant du paysage de Widehem sous un beau ciel bleu pâle se voit pour ainsi aspiré par les éoliennes qui auraient supplanté les grands arbres.

De même, la figure du café-tabac - à Calais, à Douai, à Nevers, à Surgères, à Montréal-la-Cluse -, véritable totem de la France moderne, voit son importance mécaniquement diminuée par la profusion des signes que le regard de Depardon rend dans toute sa tragique accumulation. C'est la province gagnée par le Midwest, le champ tellurique d'un "malaise dans la civilisation" aurait dit Freud, qui soulignait d'ailleurs l'importance fondamentale de l'esthétique dans toute vie sociale harmonieuse. Que ces lieux aient été choisis dans toutes les régions comme indices du désastre, c'est évidemment tout sauf un hasard : il faut s'être un peu éloigné de son pays pour sentir combien le vivre ensemble, chez nous, s'exprime avec force dans la mixité chaleureuse et inspirée des cafés.

Ce qu'il reste pourtant de la devanture du Café des arts à Lodève, c'est un immense point d'interrogation peint en rouge à l'angle d'une ruelle obscure vis-à-vis de laquelle un "libre service", aux lettres centrales masquées, pourrait presque se lire comme une "liberté du vice" qui s'entendrait moins comme un appel à la licence (si incongru, un peu plus loin, sur la vitrine de la mercerie du coin) que comme le signalement d'un monde qui déraille. L'enseigne surchargée d'affiches aussi colorées que conquérantes de la cellule du parti communiste, au Vigan (Gard), c'est le signe que la disparition s'accommode généralement d'un dernier sursaut aussi bruyant qu'inutile.

A propos de son travail, Depardon évoque "une perception intuitive, irréductible à une définition figée de l'identité française". Eh bien, c'est la fête au village. A qui en douterait, il suffirait de découvrir, un peu plus loin encore, l'entrée du "Resto", sorte d'hacienda mexicaine perdue au beau milieu de nulle part, ou de passer devant la terrasse du "Maracana", à Bédarieux. Ce n'est plus seulement le Midwest ici, c'est le Mexique en prime en un mariage décidément improbable, dans lequel le consumer pour soi l'aurait définitivement emporté sur le vivre ensemble. "J'achète ici, mon village vivra" dit fièrement cette toile de travers à l'entrée de Thiviers (Dordogne) derrière laquelle on voit bien que personne ne vit plus vraiment. A L'Isle-Jourdain, dans la Vienne, on voit encore une caravane abandonnée, entre un poteau électrique de guingois et des affiches de cirque. On suppose, depuis lors, que le ménage a été fait dans cet insupportable désordre à l'origine de la catastrophe ambiante, comme si le silence de la photographie n'était plus que l'envers assourdissant de la lâcheté contemporaine.

Et, quand un lien semble reprendre vie - à une terrasse, au pied d'une devanture -, quand un paysage entre dix - une départementale perdue qui zigzague harmonieusement entre des plaines fertiles du Doubs, l'écluse sublime des Forges de Syam, une conversation paisible sur les bords d'un lac à Talloires - semble redonner du sens et un peu d'espérance à l'ensemble, tout finit par se noyer dans la masse informe de paysages saccagés par le charme tapageur de la modernité. On sentirait presque, au pied des montagnes, à Val d'Isère, Bonneval-sur-Arc, à Saint-Claude ou à Balsièges, les bourgs à deux doigts d'être ensevelis dans leur nouvelle insignifiance. Sous l'effet de l'inépuisable créativité des directions de l'Equipement, les ronds-points tournent aux manèges, les marquages au sol s'entrecroisent et, en réalité, les directions s'affolent. On finit par perdre le Nord.