03/11/2009
Un orage à New York (2) Central Park, ground zero
En fin d'après-midi, le ciel finit se couvre brutalement d'imposants nuages sombres qui finissent par se rejoindre en un lourd couvercle opaque qui recouvre la ville en aspirant la lumière du jour. Une chaleur tropicale, lourde et grise, s'empare de la vieille cité déglinguée.
Puis, des premiers souffles d'air s'engouffrent par les couloirs qui entaillent le coeur de la ville, faisant légèrement osciller les grands arbres qui s'alignent, en enfilade, le long des rues. Dans les parcs, les arbres font bloc ; à mesure que le vent se lève, ils commencent d'entrer dans la danse. Ce sont d'abord de lentes oscillations saisissant les troncs, qui s'étendent progressivement jusqu'aux sommets et qui donnent bientôt l'impression d'une flotte brinquebalée par de grandes vagues aériennes.
On entend, au loin, le bruit sourd que commencent à faire les éclairs en provenance de la mer, par le sud. A une vitesse que ne laissaient pas deviner ces premiers ébranlements, une série de déflagrations explose littéralement au-dessus - ou au milieu, on ne sait plus très bien - de la ville, produisant un effet similaire à une série d'attaques coordonnées qui viseraient à mettre la ville à genoux.
Les éclairs crèvent la couche noire des nuages et s'abattent sur Manhattan avec une violence inouïe. Plongées dans une obscurité épaisse que les lampadaires ne parviennent plus à dominer, les avenues se voient illuminées par à-coups de lueurs aveuglantes, entre deux périodes d'obscurité lunaire que séparent, chaque fois, une poignée de secondes.
Des masses d'eau compactes tombent soudain sur la ville. Sous le poids de ce déversement, les arbres, qui s'agitaient encore en tous sens quelques minutes auparavant, se recroquevillent comme s'ils tentaient de puiser dans leur sève pétrifiée la ressource d'une résistance incertaine.
Les terrasses sont balayées, les jardins inondés en quelques instants. Les fils, pendus à l'extérieur des brownstones fouettent les façades, décrochent parfois sous le poids de cette attaque en masse. Les gouttières se mettent à dégueuler à gros flots, les jardins, les trottoirs, les avenues... la ville prend l'eau de toutes parts sous le vacarme effrayant que font les escadrons d'éclairs que libère soudain leur plongée sous la voûte.
A Manhattan, dans le Queens ou le Bronx, la ville tient pourtant. On se demande comment tout cela, entre 21h55 et 22h30, n'a pas été emporté par la masse et rayé de la carte. C'est un miracle, mais qui se paie de lourdes pertes.
Le lendemain de ce soir-là, Central Park est un champ de bataille désolé. Sous des vents de plus de 70 miles/heure (près de 115 km/h), une centaine d'arbres sont tombés, fendus à mi-hauteur ou cassés net. Des centaines sont endommagés, beaucoup de hêtres, d'ormes, de châtaigniers dans la zone Nord notamment. "Central Park devastated" titre le New York Times, qui indique que les dégâts causés l'emportent sur la dernière tempête de neige des années 80 ou même sur le cyclone Gloria. Un météorologiste de la base de Long Island du National Weather Service, David Wally, fait du parc le "ground zero" de la tempête.
C'est la plus sévère catastrophe naturelle à New York depuis trente ans.
Dès l'aube, balayeuses, tronçonneuses, broyeuses, équipes d'urgence et camions d'évacuation sont à l'oeuvre. La civilisation tente de reprendre ses droits, la mécanique assourdit la désolation. Elle parvient assez bien, au reste, à circonscrire le désastre. La matière, agglomérée, cristallisée, patinée, a tenu. Pourtant, entre le souvenir du 11 septembre et les scénarios de films catastrophes, sous les assauts combinés, concentrés, du ciel et de la mer, un sombre tressaillement s'est fiché au coeur de la ville.
23:11 Publié dans Au fil des événements, Chroniques américaines, La vie quotidienne à New York au temps d'Obama | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : new york, météo
22/08/2009
A propos de la réforme de la santé aux Etats-Unis (2) La démocratie comme entreprise de manipulation partagée
On fuit les faits comme des ennemis et les experts comme la peste, on redoute par-dessus tout un débat, sinon éclairé, du moins raisonnable, et on substitue à ce débat, par essence légitime en démocratie, une manipulation efficace des émotions en créant ainsi un terrain totalement irrationnel qu'il est extrêmement difficile de recadrer.
Au-delà de la réforme de la santé elle-même, dont on ne peut qu'espérer qu'elle aboutira pour les 50 millions d'Américains qui en sont privés, comme pour une frange croissante de la classe moyenne qui réévalue le degré de protection qu'elle s'autorise financièrement à l'aune de la crise ("Mon problème, me disait un jour un entrepreneur du Midwest à ce sujet, c'est d'arriver à définir combien je vaux..."), il y a là une question majeure pour les démocraties modernes : la manipulation de l'opinion à l'âge démocratique.
Question plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. D'abord, elle n'est pas l'apanage d'un camp - et les apprentis sorciers de Fox News font à juste titre remarquer, à propos du dévoiement organisé d'un certain nombre de débats locaux par les militrants républicains, que ces techniques ont d'abord été inventées par le camp démocrate (sans parler, chez nous, des pratiques trotzkystes dans le monde étudiant).
D'une certaine manière, la stratégie grassroots d'Obama représente l'aboutissement, à ce jour le plus achevé, d'une telle campagne de masse. On peut là-dessus être à la fois critique vis-à-vis des analyses de Mark Penn, ancien conseiller en communication de l'équipe Clinton et président de Burson-Marsteller (une campagne d'idées côté Clinton opposée à une campagne marketing menée par Obama) et reconnaître que la force de l'incantation l'a souvent emporté, dans cette campagne, sur le rapport aux faits.
Ensuite, elle renvoie à une caractéristique ambivalente de l'époque : on veut, sur tous les sujets, plus d'expertise, et une expertise, cela va de soi, immédiatement disponible et compréhensible, au mépris le plus souvent de l'effort intellectuel requis ; et en même temps, on se défie profondément d'experts toujours susceptibles de "confisquer le débat démocratique".
Or, qu'est-ce qu'une opinion démocratique qui ne serait pas assise sur un certain nombre de faits à peu près établis et d'hypothèses partageables ? Et jusqu'à quel point une décision démocratique peut-elle se dissocier d'un socle de faits reconnus ? Autrement dit, que deviendrait la démocratie elle-même (et le journalisme d'opinion aussi bien) s'il y avait une objectivité admise sur ces questions ?
On ne peut là-dessus faire l'impasse ni sur la notion d'intérêt, ni sur celle d'identité des groupes sociaux et encore moins sur la complexité de ce que l'on pourrait appeler les noeuds de convictions. Et l'on doit reconnaître, du même coup, la légitimité de la démocratie comme arène médiatique, c'est-à-dire comme entreprise de manipulation partagée s'attachant à transformer des positions particulières en causes générales (les médecins : on tue la santé, on fragilise les plus faibles / les professeurs : on tue l'enseignement, on condamne l'égalité des chances et l'avenir des enfants, etc).
Aux Etats-Unis, dix ans après l'échec de grandes réformes conservatrices projetées par l'administration Bush - on pense notamment aux retraites (voir : Beaunay & Alii, Comment communiquer la réforme, Institut Montaigne, Mai 2008), l'issue du débat dira comment le camp démocrate parvient mieux, ou non, à utiliser les dynamiques de l'opinion pour faire passer un chapitre majeur de son agenda politique.
Au-delà, à l'instar de la référence qu'est déjà la campagne présidentielle d'Obama pour toute stratégie contemporaine de conquête de pouvoir, son résultat aura sans doute aussi un certain nombre de conséquences sur l'équilibre que les grandes démocraties contemporaines établiront dans les prochaines années, en matière de réformes, entre une approche publique factuelle et raisonnable, des intérêts privés aussi considérables qu'habiles et des ressorts identitaires irrationnels qui constituent le terme de l'équation à la fois le plus difficile à maîtriser, et le plus décisif.
21:38 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, politique, démocratie, etats-unis, réforme de l'assurance santé
21/08/2009
A propos de la réforme de la santé aux Etats-Unis (1) "GOP Miniverse" ou le syndrôme de la forteresse assiégée
L'expression a été lancée par Rachel Maddow sur MNSBC l'autre soir, dans un échange avec Bill Maher, au plus fort des affrontements autour de la réforme de l'assurance santé menée par l'administration Obama, alors que les sondages commencent à indiquer, y compris au sein de l'électorat démocrate, un infléchissement du support populaire à cette mesure, qui figure pourtant parmi les éléments essentiels du contrat proposé par la nouvelle équipe au pays.
Elle désigne le retour en force de la minorité républicaine agissante et de sa capacité à faire dérailler les débats sur le sujet en manipulant les fondamentaux de la culture américaine. D'une appréhension du monde basée sur des faits, on bascule dans une diabolisation apeurée de l'adversaire qui rend tout dialogue impossible. Un mini-univers conservateur qui fait figure de forteresse assiégée par une modernité perçue, de façon totalement irrationnelle, comme un ensemble de menaces vitales.
Plusieurs sondages récents font ainsi état d'un écart de 20 à 30 points entre d'un côté les auditeurs de Fox News, la chaîne réactionnaire de référence, de l'autre ceux de CNN et de MNSBC réunis. Des éléments fondamentaux de la réforme, concernant par exemple le libre choix de l'assurance, la protection des plus âgés ou des plus faibles ou encore le droit à l'avortement, sont délibérément tronqués et instrumentalisés dans l'arène médiatique pour faire des Town Halls tenus ces derniers jours à travers le pays pour discuter de la réforme un véritable cauchemar pour les élus démocrates.
Il faut voir, sur la chaîne en question, le O'Reilly Factor pour le croire : chaque contre-thèse défendue y fait désormais l'objet d'une inscription simultanée sur l'écran pour mieux faire passer le message de la menace d'une remise en cause radicale des principes fondamentaux qui régissent les valeurs éternelles de la société américaine profonde. Words That Work : on reconnaît au passage très bien les techniques d'un certain nombre d'officines spécialisées dans la fabrication de l'opinion à Washington DC, capables d'indentifier par sondage en temps réel les mots et expressions qui font mouche au cours d'une intervention publique.
Au-delà de cette émission de combat, il ne se passe guère un moment de la journée sans que la chaîne s'abstienne, d'une façon ou d'une autre, de faire référence à la réforme en cours sous un angle mettant en évidence les graves conséquences dans la vie de l'Américain moyen d'une telle réforme si elle venait à passer au Congrès.
Plus c'est gros, plus cela a de chances de passer. Dernière trouvaille en date : plusieurs élus républicains sont même montés au créneau aujourd'hui pour demander que, compte tenu de son importance spéciale du point de vue à la fois des ressources financières requises et du rôle que le Gouvernement est appelé à jouer dans cette affaire, le seuil de majorité nécessaire au Sénat soit relevé à 75 voire 80 sénateurs, au lieu des 60 normalement requis pour faire passer une réforme sans blocage de l'opposition. Dans un système institutionnel déjà fort peu propice à la réforme, on imagine les conclusions qu'il faudrait tirer d'un tel changement, pour l'heure fantaisiste, des régles du jeu.
La recette de ces combats est connue et mise en oeuvre de longue date, avec succès, par l'industrie de l'armement qui oppose régulièrement aux faits dramatiques découlant du libre usage des armes dans le pays la réaction émotionnelle de ceux qui, principalement issus du Midwest et du Sud, parlent non des carnages qu'égrène inlassablement l'actualité, mais d'un mode de vie synonyme de liberté qui serait gravement menacé par Washington. C'est Paris tirant sur la chasse dans le Sud-Ouest, ou Bruxelles réglementant à la louche sur les fromages - en plus musclé.
22:53 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, communication, journalisme, réforme de l'assurance santé, etats-unis, msnbc
20/08/2009
Un orage à New York (1) Fondements naturels de la crise
Cela commence par des températures qui, un, deux, trois jours durant, une semaine parfois, n'en finissent pas de grimper. Au début, un peu d'air parvient malgré tout à s'engouffrer dans la ville, soit à l'ouest par le couloir de l'Hudson, soit au sud par la baie de Manhattan, largement ouverte sur l'Atlantique au-delà des avant-postes de Governor et Staten Islands, et du pont de Verrazano qui en ferme l'accès.
Progressivement, le thermomètre passe les trente degrés. C'est alors une chaleur moite, collante, qui s'abat sur la ville puis finit par s'y installer comme, un peu plus au nord, sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, lorsque l'été prend possession des terres qui s'étendent du New Hampshire au Connecticut.
Les mouvements se limitent à l'essentiel et, dans les appartements, les véhicules, les boutiques, les climatiseurs se mettent à rugir, plus ou moins, selon leur état de vétusté.
Le jour, un monde hors-sol s'affaire à l'abri de la canicule ; il n'en est guère saisi que le temps d'un court trajet d'un bureau à une station de métro. Le soir, du Bronx à Brooklyn, à Manhattan surtout du fait des multiples caisses de résonnance que font les cirques que forment les blocs de buildings, le vrombissement polyphonique des climatiseurs s'empare des cours intérieures. Il marque, bien plus sûrement que les murs, la frontière entre une nature hostile et un habitat protégé.
A l'évidence, cela ne peut durer.
En exacerbant ses limites, le système commence à créer les conditions d'un nouvel équilibre, plus soutenable - mais c'est au prix d'un ébranlement qui - dix, quinze, vingt minutes durant -, va bientôt faire vaciller la ville.
La température oscille alors entre trente et trente cinq degrés. Dehors, les humains sur les avenues écrasées de soleil sont des cafards aux abois qui fuient littéralement la lumière. Les trajets ne suivent plus l'ordonnancement géométrique des rues : ils luttent bestialement pour l'ombre disponible.
Par endroits, une odeur pestilentielle s'empare des rues - une odeur aigre d'urine séchée, de bière tiède et de déchets pourrissants. Des profondeurs, par les caves, les tuyaux, les entrepôts désaffectés, les anfractuosités des vieux murs - par tous les pores de la ville, les bestioles remontent.
Le moindre souffle déserte la ville. Les grands arbres sur les hauteurs de Central Park, qui parviennent d'ordinaire à capter, au plus fort de l'été, un peu de la bise du grand large, se figent. L'ombre elle-même, dans ce grill géant, finit par ne plus être d'aucun secours.
Dans un texte des Situations III ("New York, ville coloniale"), Sartre avait vu juste. Au-delà de l'imagerie de la plus éblouissante des villes lumière qu'elle fut en effet au début du siècle dernier, New York incarne moins le triomphe de l'urbanisme moderne qu'un terrain d'affrontement constant entre la nature et la civilisation.
Ici, l'orage, sous la forme du déluge n'est pas qu'un rappel biblique ; il ne se résume pas non plus à un fait météorologique pur. Concentré de catastrophe, il figure l'image et comme la première réalité de la crise.
04:03 Publié dans Au fil des événements, Chroniques américaines, La vie quotidienne à New York au temps d'Obama | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : new york, météo, sartre
06/04/2009
De la violentisation du monde : le massacre et la méditation
Guerres, épidémies, scandales, massacres (ces dernières semaines ont été, sur ce plan, particulièrement riches en événements aux Etats-Unis, spécialement dans l'Etat de New York), catastrophes naturelles... La rencontre entropique de l'ensemble de ces éléments agressifs issus du monde extérieur produit sur les individus (les habitants de la Terre, aurait plus poetiquement dit Hannah Arendt) un cocktail explosif d'incertitudes, de difficultés matérielles et de mal-être.
J'avais autrefois été surpris, presque choqué tant la politique me paraissait alors tout à la fois une référence (normative) et un projet (désirable), qu'une amie déclare, pour se protéger, elle et sa famille, prendre soin de se couper chaque jour de ce flot de nouvelles négatives en se refusant à consulter quelque source d'information politique que ce soit.
Depuis lors, comme dirait Serge Bramly (voir "Le premier principe, le second principe"), l'entropie du système semble s'accroître de façon exponentielle, suivant en cela une pente climatique aussi factuellement inquiétante que psychologiquement anxiogène.
Cela finit par engendrer ce que l'on pourrait appeler une sorte de "violentisation" du monde. Violentisation ? Ce phénomène dépasse en effet la seule juxtaposition des violences : plus que leur addition, il serait leur coefficient multiplicateur. Il s'agit d'autre part, à l'évidence, et aussi bien pour la génération née dans les années 80 que pour celle qui l'a précédée, moins d'une phase, d'un moment donné de l'histoire, que d'un processus à la fois continu et croissant.
Au-delà des médias traditionnels, à travers les réseaux sociaux, mais aussi les murs, les ascenceurs, les moyens de transport, les salles d'attentes, et jusque dans les toilettes publiques, l'intrusion polymorphe des médias dans la vie quotidienne, spécialement en Amérique du Nord, en mêlant inextricablement le public et le privé, le conflit et l'intime, à la fois justifie de se protéger de ce flot d'informations et rend cette tentative caduque.
Je me souviens encore, dans les années 70, des journaux télévisés relatant, bulletin après bulletin, jour après jour, sans relâche, les guerres du Moyen Orient, les affaires, les attentats, les prises d'otage. Puis ce fut au tour de la crise, du chômage, des restructurations industrielles. C'était à la fois incompréhensible et tragique.
Si l'univers des adultes peut, tant bien que mal, s'accommoder de ce marasme, que peut celui de l'enfant ? "Dans un monde d'incertitude et de peur, chaque enfant devrait avoir un moment quotidien pour plonger en lui-même et découvrir l'énorme réservoir d'énergie et d'intelligence qui est en nous" dit David Lynch à l'occasion d'une série de manifestations organisées à New York pour promouvoir la méditation transcendentale à l'école.
La politique dessinait jadis la promesse, peut-être pas d'un salut, mais enfin d'une issue possible. Elle en signe aujourd'hui la faillite. La relation communautaire ou la trajectoire individuelle étaient injustifiables (signe tout à la fois d'indifférence, de conservatisme et d'irresponsabilité); ils représentent aujourd'hui un des rares espaces disponibles pour le déploiement, malgré tout, de l'aventure de vivre.
14:03 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : politique, médias, etats-unis, hannah arendt, serge bramly
02/02/2009
Un dîner à New York autour de Strauss-Kahn (la crise, le monde, l'éducation)
Trois titres principaux à la une du New York Times hier : les problèmes posés par les bonus du secteur bancaire, les difficultés rencontrées par les professions juridiques - et l'intervention annoncée de Dominique Strauss-Kahn, à New York, devant les alumni de Sciences-Po.
Le directeur général du FMI n'y est pas allé par quatre chemins : la crise actuelle est grave et sera sans doute plus longue et plus profonde que prévu. Un an ? C'est un délai qui paraît court pour en sortir et les scenarii qui avaient laissé entrevoir une sortie de crise aidée par des économies émergentes présumées plus florissantes ont fait long feu dans ce qui s'impose, au moins depuis six mois, comme la première crise véritablement globale du capitalisme.
Deux, trois ans ne sont pas impossibles : le secteur financier est loin d'être sorti des problèmes; et les effets des plans d'aide tardent à se faire sentir dans toutes les grandes zones économiques. Impossible pourtant de sauter cette étape, aussi économiquement nécessaire que politiquement impopulaire, de soutien au secteur bancaire et financier sans laquelle l'économie ne saurait repartir.
Parallèlement, le principe d'un soutien volontariste de l'économie par une dépense publique active ("fiscal stimulus"), mis en avant par le FMI il y a un an déjà, s'est diffusé désormais à tous les grands pays - temps nécessaire de la pédagogie, de même peut-être qu'un certain temps sera nécessaire avant une nationalisation, au moins partielle, du secteur bancaire, si l'on en croit du moins les dernières analyses de Krugman, d'ailleurs récemment relayées par les ouvertures de Timothy Geithner.
Il reste que, plus qu'une crise financière, la crise actuelle apparaît comme une crise plus générale de gouvernance. Elle pose la question d'une avancée souhaitable vers une régulation plus globale qui pourrait se faire, de façon pragmatique, au niveau du G20. Elle suggère aussi d'élargir le rôle du FMI en matière de prévention des crises - des analyses sans doute menées de concert avec celles développées par Attali dans "La crise, et après?".
A moyen terme, au-delà des soubresauts économiques et financiers de la crise actuelle, les pays qui s'en sortiront le mieux sont-ils ceux qui ont le plus investi dans l'éducation ? Le directeur général du FMI fait ainsi le lien entre la situation économique générale et l'ambition de Sciences-Po de développer un modèle de financement plus anglo-saxon. Car si la dépense publique pour l'éducation est similaire en France et aux Etats-Unis, aux environs de 6% du PIB dans les deux pays, celle-ci n'est qu'une partie de l'investissement en Amérique quand elle en représente, en France, la quasi totalité - un fait à intégrer dans l'analyse plus globale que propose Frédéric Martel du modèle culturel américain.
Différence ? Un soutien privé via dons individuels et mécénat extrêmement vivace aux Etats-Unis, à quoi s'ajoute une bien moins grande ouverture à la compétition internationale en France, et ce en dépit de talents incontestables. Ainsi, sur les cinquante postes d'économistes ouverts par le FMI au cours des derniers mois, seule une portion infime a pu être disputée par des candidats français.
D'où l'objectif de Sciences-Po avec ce premier fund raising dinner à New York : lancer aux Etats-Unis une vaste campagne de levée de fonds pour permettre à l'Institut de la rue Saint-Guillaume de poursuivre ses projets de développement - un engagement international renforcé et une ouverture accrue à la diversité - au-delà des limites du financement public.
Rien moins, résume Richard Descoings, le directeur de l'IEP, que "d'ouvrir les portes et les fenêtres d'une société de castes". Un des rares moments d'applaudissements spontanés de la salle, qui valide aussi sec la différence de dynamisme et, plus encore, de mentalité existant entre les deux modèles.
18:42 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : crise, strauss-kahn, attali, krugman, frédéric martel, alumni sciences-po usa, education
01/09/2007
La fin de la sexualité ? (Bill, Anna, Larry et les autres)
Il y a six mois, l'Amérique s'attardait, fascinée, sur les derniers jours d'Anna Nicole Smith, mannequin et actrice décédée le 8 février à l'âge de 39 ans d'une overdose dans un hôtel de Floride. Anna Nicole s'était mariée à un riche milliardaire, très âgé, dont elle avait hérité une large partie de la fortune. Une procédure judiciaire commençait par ailleurs pour déterminer qui, des trois demandeurs, était le véritable père de sa petite fille, Dannielynn, qui vit le jour alors qu'Anna Nicole Smith perdait son fils, Daniel, âgé de 20 ans.
Au-delà du drame et des rebondissements d'une enquête aux allures de série grand public, c'est bien la sensualité débordante d'Anna Nicole Smith qui explosait à l'écran et fascinait, chacun dans son coin, le public, en un déluge de formes généreuses et de robes échancrées, de sourires ravageurs et d'interviews suggestives, de regards provocateurs et d'abandons lascifs. Cette femme, aurait dit Céline, semblait pouvoir jouir à des profondeurs infinies. Telle une Marilyn, contemporaine et décadente, qui aurait brisé l'icône, Anna Nicole suggérait la sexualité dans une dimension presqu'animale, dont l'interview qu'elle donna à Larry King sur CNN, et que celui-ci finit par interrompre dans l'un de ses récits les plus trash, reste un point d'orgue. Il y avait pourtant, au détour d'une de ces images publiques, entre la fuite d'un regard ou une pointe fugitive de candeur, quelque chose encore d'une petite fille chez elle.
Dans un registre différent, le sénateur de l'Idaho Larry Craig est accusé, ces derniers jours, d'avoir sollicité une relation homosexuelle dans les toilettes pour hommes de l'aéroport de Minneapolis. Problème : c'est à un policier en civil chargé de démasquer les "comportements obscènes" qu'il fit des appels du pied. Erreur ou tentative d'en finir rapidement ? Craig a plaidé coupable (pour "conduite inappropriée"), avant de le regretter publiquement, en déniant catégoriquement tout penchant homosexuel. Craig s'était fait connaître pour s'être opposé à la législation contre la discrimination à l'emploi en raison de l'orientation sexuelle. Il avait aussi voté la loi "Don't act, don't tell" qui prévoit qu'un membre des forces armées en sera exclu s'il est impliqué dans une relation homosexuelle. Il est aujourd'hui au ban des cercles républicains après en avoir été un des principaux animateurs. Ces derniers jours, l'enregistrement de l'interrogatoire qui eut lieu après son arrestation était redonné in extenso sur MSNBC, donnant à nouveau l'impression, assez pénible au cours de sa diffusion, d'une rechute morbide de l'opinion dans une fascination tout hypocrite pour le moindre écart sexuel.
On repense également aux mésaventures au sommet de Bill Clinton. Connu pour ses aventures extra-conjugales de longue date (qui, semble-t-il, auraient fait hésiter Hilary à consentir au mariage), Clinton finit par se faire attrapper : on s'en souvient, ses relations avec Monica Lewinsky occupèrent le devant de la scène politico-médiatique pendant des mois, à travers ce qui apparaît comme le même mélange malsain de dureté puritaine et de fascination pathologique. Aux côtés des Démocrates et contre l'hypocrisie, notamment républicaine, qui associe des attitudes publiques aussi dures que les conduites privées sont parfois licensieuses, Larry Flint, le célèbre pornographe américain, éditeur du magazine Hustler, invite le public, forte récompense à l'appui, à lui apporter les preuves de relations coupables qu'auraient pu entretenir par le passé les élus du pays, pour tâcher d'en finir avec cette hypocrisie collective.
Condamnation publique, fascination privée. On excècre le stupre sur la place publique, mais on s'en gave à la première occasion dans l'ombre des alcôves. Mais qu'exorcise-t-on au juste à travers ces explosions médiatiques : les fantasmes enfouis de libidos endormies, ou bien, précisément - le fantasme n'est pas la réalité -, les derniers sursauts de la sexualité à laquelle, ultime perversion, il faudrait les atours de la scénarisation pour vibrer encore un peu ? Tout cela ressemble à un immense cirque, sans doute prétexte à sévère déstabilisation pour les plus cyniques, mais aussi puissant révélateur, ici, de l'état des désirs.
Si le sexe (la pulsion, l'immédiateté) est partout, la sexualité (la relation, la construction), elle, semble disparaître. Des écrans certes, d'où l'essor symétrique de la pornographie. Mais aussi de la vie paisible des banlieues résidentielles d'où, sans doute aussi, une part de ce consumérisme compulsif propre à la société américaine. On peut également se demander si une autre grande fascination de l'Amérique ne traduit pas non plus l'achèvement de cette déconstruction comme si - Make war, don't make love - à la fin de la sexualité, répondait aussi la libération de la violence.
23:35 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sexe, porno, pornographie, sexualité, Anna Nicole Smith, Hustler
26/08/2007
Il faut sauver le mineur Ryan : l'Amérique, une puissance tragique ? (sur l'accident de Crandall Canyon)
Depuis que la mine de charbon de Crandall Canyon (Utah) s'est effondrée il y a environ deux semaines suite à un mouvement sismique intense et localisé, l'attention du pays s'est focalisée sur les recherches entreprises sur place pour tenter de retrouver les six mineurs restés piégés dans le sous-sol. Ce genre d'accident, dramatique par essence, l'est encore davantage du fait des dimensions symboliques généralement associées au travail de la mine : un labeur pénible lié à une industrie de base et produisant, par sa rencontre en profondeur avec la nature et son rapport direct à la terre, une très forte identité de métier - un véritable genre de vie aurait dit Vidal de la Blache. Pour toutes ces raisons, le mineur suscite dans l'imaginaire populaire un mélange de respect, de fascination et de compassion.
Depuis que les opérations de secours souterraines depuis l'entrée de la mine ont été interrompues puis stoppées suite à l'effondrement qui a causé la mort de trois sauveteurs, le drame a certes perdu en intensité. Seules les actions de forage depuis la surface vers la zone de refuge présumée ont été maintenues. L'espoir est aujourd'hui extrêmement réduit et la couverture médiatique se fait naturellement moins dense, se penchant déjà sur les autres catastrophes du moment - cyclone au sud, inondations au nord - qui partagent au moins avec les événements de l'Utah cette double dimension naturelle et dramatique, comme autant d'épisodes localisés d'un dérèglement de plus grande ampleur.
Au-delà du drame, l'accident et sa gestion révèlent aussi quelques fondamentaux de la société américaine. Le premier et le plus frappant est sans doute la mise des familles au centre de la situation et du dispositif de communication de crise. Etroitement associées aux recherches, du moins au cours de leur phase active, les familles des mineurs recherchés ont été présentées et sont en effet très vite apparues comme les maillons essentiels et solides de cette situation dramatique.
Autour de cette prééminence de la valeur familiale sont venues se greffer deux dimensions complémentaires : la première est le recours à la foi qui s'impose naturellement à travers les commentaires comme facteur d'espérance religieuse et de dignité civile, comme s'il charpentait l'événement et lui donnait, sinon un sens, du moins une verticalité, en laissant aussi aux familles la possibilité d'une posture qui ne soit pas d'effondrement, mais au contraire de courage.
L'autre aspect apparaît comme une extension, cette fois horizontale, de la dimension familiale : c'est la cristallisation autour du drame à la fois d'une forte identité professionnelle et d'une solidarité communautaire organique. Les mineurs ont été impliqués au premier chef dans les opérations de secours dans un mouvement qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'engagement des pompiers de New York dans les opérations de sauvetage désespérées du 11 septembre.
Prééminence fondatrice de la famille, recours naturel à une foi simultanément religieuse et civile, force de la solidarité communautaire : ce qui lie ces éléments dans une large mesure est un autre trait essentiel de la culture américaine qui ne se confond pas avec l'espérance : l'optimisme. Optimisme des déclarations de Robert Murray, le propriétaire de la mine, au moins jusqu'au nouvel effondrement du site, et entretenu après quelques jours de recherche par l'identification de sons en provenance des profondeurs. Mais optimisme aussi de moyens, techniques et humains : tout ce qui a pu l'être a été mobilisé et mis en oeuvre pour tenter de retrouver les mineurs disparus.
Dans le cas de la mine de Crandall, cet optimisme pourrait pourtant masquer un défaut plus coupable : on sait en effet que les services d'inspection des mines américaines ont adressé plus de 300 constats d'infraction au cours des trois dernières années aux propriétaires de la mine sans résultats majeurs. Si bien que le probable échec des recherches, tragique à un double titre du fait de la disparition des sauveteurs, pourrait finalement conduire à un aboutissement lui aussi typique de la culture américaine : le procès.
La bataille a au reste d'ores et déjà commencé avec d'un côté, les experts qui soulignent l'instabilité du site du fait de l'activité minière, de l'autre l'entreprise qui évoque au contraire des mouvements "naturels" et, au centre, syndicats et autorités qui s'interrogent sur la solidité des dispositifs de sécurité mis en oeuvre, alors même qu'un responsable reconnaît que les mesures mise en oeuvre n'ont peut-être pas été "adéquates". A défaut du happy end si essentiel à la culture américaine, au moins le procès et son travail tout à la fois de vérité et de deuil permet-il de rétablir à la fois la paix civile et la confiance dans les institutions.
Une ultime question culturelle demeure cependant, qui reboucle le drame par l'absurde : l'opération de sauvetage avait-elle une chance réelle d'aboutir dans des conditions acceptables ? Ou bien fallait-il en fin de compte de nouveaux morts, un drame dans le drame, pour que les familles, la localité et, derrière elles, l'Amérique - et les médias - consentent à renoncer à l'impossible ? C'est comme si, dans le culte ordinaire de l'héroïsme en un sens qui pour le coup déborde les écrans de cinéma, la mort accidentelle devait ici se payer d'une mort volontaire. Où s'arrête le volontarisme, où commence l'héroïsme ? C'est aussi dans cette tension culturelle propre que s'illustre quelque chose comme la puissance tragique de l'Amérique.
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24/08/2007
Cyclone au sud, déluge au nord : le climat dans tous ses états
Après la vague de chaleur très humide de la semaine dernière, l'attention s'est focalisée ces derniers jours sur le cyclone Dean qui semblait approcher des côtes du Texas par le Golfe du Mexique, avant que sa trajectoire ne s'infléchisse finalement plus vers le sud, à travers la Mer des Caraïbes, jusqu'au Mexique. Ce sont à présent les risques d'inondations à l'angle opposé du pays, dans toute la partie nord-ouest et jusqu'au Midwest, qui font craindre le pire.
Tout au long de la nuit, d'impressionnants orages ont éclatés dans toute cette région. Au-dessus de Columbus, ce ne fut, dans la nuit de mardi à mercredi, qu'une succession ininterrompue de violents éclairs et de grondements déchirants, tandis que des trombes d'eau s'abattaient sur le comté. C'était dans le ciel comme un tapis roulant d'eau et de feu assourdissant qui passait au-dessus de la ville comme une grande machinerie déréglée, livrée à sa propre énergie dévastatrice. Zébré d'éclairs, le ciel paraissait, en pleine nuit, presque éclairé, et les roulements de tambour du tonnerre donnait l'impression d'un immense craquement, comme si un monde s'effondrait.
Le climat de l'Ohio aime les extrêmes ; le réchauffement en fait un boulevard pour les dérèglements climatiques en tous genres. La partie centrale de l'Etat n'aura pourtant subi que peu de dégâts de ces intempéries et le temps est redevenu clément, et même beau sur Columbus les jours suivants. Un peu plus au nord en revanche, c'est la déroute. Ainsi, dans la région de Toledo, à environ 150 miles au nord, le niveau des eaux atteint les toits. Ceux qui n'ont pu s'extraire de la montée des flots, nagent et tentent de s'arrimer aux arbres qui tiennent encore debout, en attendant les embarcations de sauvetage qui quadrillent la région. Les mesures d'hébergement temporaire succèdent aux évacuations menées en catastrophe.
Selon MSNBC, le gouverneur de l'Ohio, Ted Strickland a déclaré l'état d'urgence dans neuf contés de l'Etat. D'autres états proches tels que le Wisconsin ou le Minnesota sont également touchés. Aux dernières nouvelles, la ville de Des Moines (Iowa) était à son tour particulièrement exposée. Pendant ce temps sur Fox Channel, on continue à nier tout réchauffement du climat lié aux activités humaines, avec une constance à peine atténuée par les récents infléchissements de l'administration Bush sur le sujet.
23:48 Publié dans Au fil des événements | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : climat, environnement, MSNBC, Fox Channel, administration Bush



