29/10/2009
Vivre ou mourir ? (Sur Revolutionary Road)
C'est une question qui taraude les jeunes gens et que les adultes finissent généralement par enterrer, ou par détourner selon le principe qu'une petite relation extra-conjuguale vaut mieux qu'une grande question existentielle : comment faire pour que la vie ne soit pas cette sorte "d'insignifiance désespérante " à laquelle elle se résume le plus souvent, au-delà de ses menus événements qui peuvent, un temps, donner l'illusion de la singularité au milieu de la foule avant de sombrer dans la banalité et dans l'oubli ?
April (Kate Winslet), qui se voyait actrice, doit bientôt, par manque de talent et de soutien, renoncer à son rêve ; Frank (DiCaprio), qui voulait explorer la vie, "ressentir les choses", s'accommode d'un job de cadre commercial sans intérêt chez Knox, une entreprise d'équipements de bureau, qu'il finit par pimenter d'une liaison extra-conjuguale. April est aux fourneaux, Frank au bureau. Les enfants jouent et grandissent. Aux deux bouts de la chaîne, voisins et collègues assurent la régulation des vagues à l'âme et des passages à vide, bref, d'une vie magnifiquement médiocre, mais qui ne méritait pas ça.
Tout va pourtant pour le mieux, en apparence, dans cette banlieue du Connecticut typique des années 50. L'essor enchanteur d'Hollywood d'un côté, les progrès du consumérisme de l'autre finissent par tromper le vide existentiel de cette middle class qui n'est pas dénuée d'élégance (les décors de Kristi Zea et les costumes d'Albert Wolsky sont d'un chic pastel sublime) mais manque d'une perspective. C'est un peu comme si faute de réponses satisfaisantes aux questions alors posées par l'Europe, l'Amérique accélérait davantage encore sa course folle.
Ici on travaille, là-bas on vit (cette vision romantique du Vieux Continent n'en finit pas de travailler l'imaginaire américain). C'est justement dans l'Europe et, plus encore, dans Paris que s'incarne pour ce jeune couple l'espérance du renouveau. C'est la vision d'April qui finit, un lendemain de dispute, par convaincre Frank de retrouver une inspiration de jeunesse, qui est aussi celle de leur rencontre.
Et ça marche. Cela vaut bien quelques secousses dans la cuisine, un carnet de traveller checks tout neuf, de premiers cartons dans le salon et le bonheur railleur de voir la mine incrédule des amis et collègues à cette annonce fracassante et joyeuse. Il n'y a guère que le fils des époux Givings, John, un docteur en mathématique diagnostiqué comme fou et traité aux électrochocs, pour mesurer le courage de l'entreprise et se réjouir de cette échappée.
Le rêve ouvert pourtant par l'exigence d'April ne résistera ni à une nouvelle grossesse, ni à la promotion que fait soudain miroiter à Frank le top management de Knox. Le projet pourrait encore s'accommoder d'un troisième enfant ; mais résister à l'attrait de la promotion et de la carrière, en Amérique, dans une entreprise où, qui plus est, le père de Frank a passé vingt ans dans l'anonymat le plus complet ?
Lâcheté masculine ? C'est peut-être seulement un manque de profondeur, aurait dit Rilke, couplé à cette sorte d'inertie qui nous fait courir après ce que nous savons parfaitement inessentiel. Folie féminine ? Sans doute, mais en un sens alors plus proche de la valeur que du sexe, de l'exigence que du genre, dans laquelle se réjoignent de fait l'amante et le savant. Le projet se fracasse donc sur le réel. Et, en général, nous survivons à l'effondrement de nos rêves.
Au fur et à mesure que le film monte en puissance, on pense naturellement à American Beauty : c'est le même univers rythmé par les notes de piano lentes et lancinantes (que l'on doit encore à Thomas Newman) et la même lutte contre la dynamique aliénante de la richesse matérielle et de la reconnaissance sociale.
Revolutionary Road est certes un cran en dessous comme si, après avoir composé son chef d'oeuvre, Sam Mendes ne pouvait plus guère qu'en produire de plus pâles variations. Il reste malgré tout, au-dessus des faux problèmes et des soucis ordinaires, un rappel saisissant de l'obligation de vivre, exigeante à moins qu'elle ne soit un peu folle en effet, dans laquelle nous sommes embarqués.
18:25 Publié dans Cinema Paradiso | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : revolutionary road, les noces rebelles, couple, amérique, sam mendes, american beauty
25/05/2009
Smoke, sans modération (Toussaint, Coleman et le sens de la vie)
A deux ou trois soirs d'intervalle, on pouvait voir Allen Toussaint & the Bright Mississipi Band au Village Vanguard et le George Coleman Quintet au Smoke. Deux institutions new yorkaises du jazz, l'une au sud, du côté de Greenwich, l'autre nord, au-delà de la 100ème, aux confins de Columbia et de Harlem.
Dans les deux cas, un décor sobre : une cave triangulaire au Vanguard, un café tout en longueur au Smoke - deux lieux qui, en convergeant vers une scène où se focalisent les feux, laissent le reste de la salle, sobrement aménagée d'une succession de petites tables et de longues banquettes, dans une quasi obscurité.
Ce n'est pas l'atmosphère ludique des clubs de Chicago, quand Nick Russo se prend à faire swinguer la salle autour du bard du Jilly's sur l'air de My kind of town ? Les New Yorkais n'en ont cure ; ils rétorquent, avec un brin de condescendance que, ce qui compte ici, c'est la musique. Quand Christian Scott fait chuinter sa trompette sur la scène du Vanguard ou quand Harold Mabern laisse divaguer son piano au Smoke, c'est le silence, presque un recueillement, qui s'impose - du moins jusqu'à la fin des solos quand applaudissements et sifflets admiratifs jaillissent alors à l'envi.
Une affaire de prière, dans de nouveaux temples laïques ? Bien sûr, aux mimiques possédées des musiciens répond l'air le plus souvent inspiré de l'assistance, tantôt intense et figée, tantôt accompagnant, qui d'un dodelinement de la tête, qui d'un tapotement du pied, un air enlevé ou une inspiration plus magique. Le rite est bien réglé, les Alléluia scandent la célébration et les amen s'élèvent des choeurs.
Mais, précisément : si c'est une messe, c'est dans les faubourgs de la Nouvelle-Orléans, du South Side ou de Harlem qu'elle prend sa source. Si c'est une messe, c'est une messe black, festive, enjouée. Le mouvement l'emporte sur le recueillement, la profusion de la fête submerge l'ordonnancement du rite. Ici, la tiédeur n'est pas de mise.
Ecoutez Allen Toussaint prendre, avec ses contretemps et ses fausses pistes, David Pilch, son contrebassiste, à contrepied ; ou bien les minauderies amusées entre la trompette de Scott et la clarinette de Don Byron. Regardez les gueules cassées de la bande de Coleman, avec leur look sorti de nulle part - costumes trop larges et cravates flashy -, vous sortir un boeuf de derrière les fagots.
Ecoutez les guitaristes, Ribot au Vanguard ou Bernstein au Smoke, rajouter à tout ça un air de complainte. Voyez comment les crosssticks de Coleman Junior ou les sons de tôle de Jay Bellerose ryhtment la fête ou comment, à l'inverse, Pilch ou Drummond font cracher à leur contrebasse des accords rebondissants dans l'intervalle qui sépare le son du silence.
Le jazz, c'est la vie. S'il en prend parfois la tonalité dramatique, c'est pour mieux revenir à ce qui, au-delà de ce qui passe, au-delà de vous et de moi, perdure dans le parti pris d'un jeu, c'est-à-dire à la fois d'un écart, d'une représentation et d'une mélodie. Adieu salles compassées, convocations grandiloquentes, bigoteries ésotériques : au Vanguard ou au Smoke, la vie ne se prend pas au sérieux et, si elle a un sens, c'est d'abord celui de l'humour.
05:38 Publié dans La vie quotidienne à New York au temps d'Obama | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jazz, new york, vanguard, smoke, musique, art, amerique
12/08/2008
Un été américain (2) Vous connaissez le Ravinia Festival ? (Week-end a Chicago)
Bien sûr, il y aura toujours, là, se dressant face à l'avion qui s'affaisse au-delà du loop en venant du sud ou de l'est, l'éblouissement de cette cathédrale de pierre que forme la barrière architecturale qui borde Michigan Avenue. Chicago est notre cité américaine favorite. Elle est, elle aussi, une cité monde, comme Los Angeles, s'élevant au gré des migrations successives mais là où celle-là, dépourvue de centre, se dissout dans un espace sans bornes, celle-ci s'enracine dans les terres et vient se ficher au faîte du Midwest, symbole simultanément de puissance et de tolérance à l'image, cette fois, de San Francisco.
Pour une fois, on pourrait délaisser l'avion et traverser tout l'arc nord-est en voiture - dix heures de route, huit ou neuf en poussant après la frontière entre Kalamazoo et Sarnia - en s'engouffrant entre les Grands Lacs, reliant ainsi les confins de l'Algonquin à ceux du Wisconsin par l'Indiana et le Michigan. Pour une fois, à l'opposé des quartiers du Southern side où Barack fit ses classes, et où ça continue de flinguer au milieu des ghettos, l'on peut aussi esquiver la ville par l'ouest en remontant la I-294 vers le Nord.
Là, entre Northbrook et Waukegan, en bordure de la route de Milwaukee, le long du jardin botanique, s'étend, paisible et cossu, le quartier de Highland Park, entre le parc de Ravinia et le lac Michigan. Des villas splendides aux styles éclectiques, du sud profond à la côte normande en passant par le Mexique, s'y enracinent entre les grands arbres de l'Illinois et les plages du Michigan, certaines se lovant même au-dessus du long talus qui surplombe la côte à laquelle elles accèdent par des accès privatifs qui mènent à des recoins quasi déserts au-delà des zones de baignade. L'une d'elle, sur Oakland Drive, juchée juste au bord de la ravine aujourd'hui asséchée qui traverse le quartier, est une ancienne maison coloniale britannique que la famille Pearlman a recyclé en un confortable Bed & breakfast.
Depuis plus d'un siècle maintenant, de l'autre côté de la rue, Ravinia a donné son nom à un festival musical de renommée internationale qui, chaque année, tous les soirs entre juin et août, réunit une foule de plusieurs milliers de personnes, plus de trois mille dans la salle de concert ouverte, plus de dix dans le parc où d'innombrables petits groupes, le plus souvent familiaux, recouvrent la pelouse autour de délicieux pique-niques. Il y a quelques années encore, de richissimes familles y faisaient mettre le couvert par une domesticité abondante aux lueurs de grands chandeliers à côté de familles modestes qui se nourrissaient, elles, de Kentucky fried chicken.
Aujourd'hui encore, on chercherait souvent en vain des familles noires ; elles sont quasi complètement absentes du parc, on n'en voit guère que quelques unes en bordure de la limite nord. Les Afro-Américains font en revanche l'essentiel du personnel de service dans les multiples stands de restauration. C'est comme si, à la société esclavagiste du XIXe, puis à celle, séparée, du XXème siècles, avait succédé une société de service chariant des salaires de misère qui assurent tout juste le nécessaire, derrière des regards souvent lourds de fatigue. On voudrait qu'avec Obama cette page se refermât enfin en ouvrant davantage de perspectives derrière les planches pourries des baraques de bric et de broc.
Ici, on ne se déhanche pas sur Rick Ross ou Alicia Keys, on joue du Malher. En deux ou trois soirs, cela commence par la Symphony of a Thousand par l'orchestre national de Chicago dirigé par James Colon, se poursuit par un hommage aux musiques de film de John Williams (l'auteur des musiques de Star Wars, Jurrassik Park, Superman, Schnider's List... un vrai festival hollywoodien) par Eric Kunzel, cela se paye même le luxe d'une variation gitane, à l'occasion arabisante, inattendue et enchanteresse en plein Midwest, avec des Gipsy King qui ont épuré avec l'âge ce que le succès avait généré de folklore, avant de revenir aux airs fameux des comédies musicales de Broadway, les mélodies de Weill, Rogers & Hammerstein, Gershwin ou Cole Porter dans Threepenny Opera, Oklahoma ou South Pacific.
- La musique, là, en plein milieu de ce festival découvert par hasard, malgré tout, on dirait un miracle.
14:50 Publié dans On the Road | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : voyages, Amérique, musique, festival, Chicago, Barack Obama, racisme
23/07/2008
Un été américain (1) Manhattan transfer
Retour à New York une fin de semaine brûlante, sur le tarmac de La Guardia, une pointe de frime en passant comme un retour du bel âge, pour retrouver ma famille qui y est de passage et reprendre contact avec Manhattan. Annie se faisant recruter par Victoria Secret comme directrice du design de "Body by Victoria" - une nomination exceptionnelle qui a été rapide et qui renforce encore mon admiration et ma fierté pour elle -, nous nous apprêtons à nous y installer, à moitié seulement pour moi qui conserve, de l'autre côté de l'état de New York et du Lac Ontario, ma base professionnelle à Toronto.
Dans la foulée, nous officialisons notre union civile à City Hall, entre l'agitation qui domine au-delà de Chambers et la tranquillité profonde des jardins qui jouxtent le fronton de la Nouvelle Amsterdam. Une nouvelle vie a commencé qui, ces derniers temps, produit de la nouveauté quasiment chaque mois. Un rythme soutenu qui ne nous déplaît pas tant que nous parvenons, pour une part au moins, à l'organiser dans une triangulaire néanmoins un peu compliquée qui comprend, outre New York et Toronto, Columbus (où nous conservons la maison pour quelques semaines encore) et de nombreux voyages professionnels en Europe et en Asie.
A deux pas du siège de Victoria Secret, sur la 50ème West où nous logeons temporairement, Broadway est submergée de la foule des couche-tard et des touristes, quelque chose entre Pigalle et les Champs. Parfois au détour des carrefours, des odeurs acres, quelquefois violentes, surgissent, des odeurs de brochettes fumantes, d'eau croupie ou de pisse au pied du siège de grandes compagnies de divertissement ou des restaurants chics. Le contraste est frappant avec Bryant Park, un peu plus bas - cette oasis verte au beau milieu de la ville sous la 42ème où nous passons, sur la belle terrasse du restaurant du parc, une soirée d'anniversaire mémorable.
La vie est plus paisible en descendant downtown vers Greenwich et Soho - un quartier qui s'impose comme un point de chute possible. D'autres options existent, comme le duplex avec terrasse que nous visitons West side sur la 84ème à hauteur du milieu de Central Park. La tonalité à Soho est plus familière, le quartier est proche par certains côtés du Marais. Comme l'a révélé le choix de German Village à Columbus sans toutefois que nous nous en rendions compte tout d'abord, c'est comme si nous oscillions toujours dans nos choix entre l'Amérique - c'est par définition notre environnement - et l'Europe, à travers les endroits où nous choisissons d'habiter.
Mes parents, qui nous ont rejoints à Columbus puis à Toronto, sont ravis de leur promenade américaine à nos côtés, sous des angles qui leur font voir l'Amérique d'une façon à la fois différente et privilégiée. Quelques discussions autour de mon nouveau boulot, mais aussi sur la société américaine et un peu de politique as usual avec mon père ; avec maman, les choses sont toujours plus intuitives. Tout cela fait, avec eux aux alentours de soixante-dix ans et nous de la quarantaine, des retrouvailles heureuses, et même harmonieuses, avec des parents qui se laissent faire avec un plaisir évident. Cette relative et parfois subtile inversion des rôles est un des beaux moments de la vie surtout lorsqu'elle se réalise en un moment d'accomplissement pour les uns et pour les autres. Ruth, notre voisine de passage - une britannique francophile venue accompagner sa fille pour la préparation de Billy Elliot sur Broadway - doit le sentir qui se lie spontanément d'amitié avec eux.
En fin de séjour pourtant, mon père a un petit accident vasculaire qui aurait pu transformer tout cela en drame. Comme l'incident paraît léger et que nous en ignorons la cause, nous mettons cela, dans le restaurant italien de la 8ème dans lequel nous nous retrouvons quand j'arrive une fois de plus in extremis et tard de Toronto, sur le compte de la fatigue d'un séjour qui les a, malgré tout, beaucoup sollicités depuis trois semaines. Je me laisse embarquer, la veille de leur départ, par les propos faussement rassurants de mon père. Je m'en voudrais beaucoup un peu plus tard d'avoir cédé là où il fallait, sans discuter, imposer la décision d'un passage immédiat aux urgences, seul contre vents et marées si nécessaire.
Cette inertie face à cette irruption maligne de la gravité au milieu de ce séjour harmonieux me désarme et m'alerte. En voulant éviter de gâcher la fin du séjour par une mesure qui pouvait paraître excessive, nous aurions pu tout gâcher pour de bon, en effet, si l'incident avait été plus grave. Une leçon pour la suite, mais une leçon que je ne voudrais pas avoir éprouvée. A peine arrivé, mon père est interné à l'hôpital Charles Nicole à Rouen. Il va mieux. Mais, après chaque coup de fil, je me sens investi d'une responsabilité nouvelle. Je me sens aussi désarmé et plus vieux, soudain, de quelques années.
A onze ans, dans une situation il est vrai compliquée par des problèmes de santé dont les médecins peinèrent un an durant à identifier la cause, je me réveillais en pleine nuit en refusant avec force l'idée de la mort de mes parents. Je n'ai, il y a trois ou quatre ans, accepté de laisser partir ma grand-mère italienne au retour d'un long séjour aux antipodes que parce que, dans un dernier soupir, la veille de sa mort, elle m'a chuchoté, l'air soudain libéré, qu'elle était trop fatiguée pour lutter davantage encore. Pour la première fois de ma vie, j'ai passé ma main sur le front de cette grande femme énergique et aimante qui a enchanté toute mon enfance. Elle m'a laissé faire avec la très grande douceur d'une extrême faiblesse. Puis j'ai acquiescé, dans les yeux, d'un petit signe de la tête. J'ai l'impression, encore maintenant, qu'il n'y avait rien d'autre à faire. Cela avait l'air si dur.
Si j'ai parfois joué avec ma propre vie d'une façon sans doute parfois inconsidérée au regard du registre ordinaire de l'adolescence, je peux dire en même temps que je n'ai pourtant jamais accepté la mort de ceux que j'aime. Ils représentent tout ce que j'ai, qui ne m'appartient pas mais qui me mêle inextricablement à eux. Ni espoir, ni lâcheté ou, pour dire comme Comte-Sponville, ni béatitude, ni désespoir. Ce n'est pas maintenant que je vais céder là-dessus.
22:50 Publié dans Chroniques américaines, Humeurs & autres variations | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Amérique, Etats-Unis, famille, Victoria Secret
30/05/2008
Extension du domaine du mouvement
De retour d'Europe, je regardais autour de moi au Dulles Airport à Washington DC l'autre jour. Dans les aéroports (et dans les malls ou les voitures aussi bien), les Américains passent leur temps à boire, sodas pour les enfants, jus de fruit pour les femmes, bières pour les hommes, parfois vin ou champagne pour les adultes dans les business lounges.
Quand ils ne boivent pas, ils mangent : burgers, hot dogs, nourriture mexicaine, glaces et sucreries diverses, tout y passe. Il est pourtant possible de les voir ni manger, ni boire : c'est qu'alors, ils téléphonent avec un appareil dernier cri, pianotent sur leur ordinateur, visionnent une video ou manipulent avec dextérité leur blackberry. A moins qu'ils ne se bornent à regarder les infos ou le dernier match de baseball sur les écrans disséminés un peu partout, maintenant même dans les taxis new yorkais ou les toilettes publiques.
Même impression lorsque nous logions à Easton, il y a un peu plus d'un an maintenant, au retour des beaux jours, ou même encore au coeur de German Village, de temps à autre, lorsque l'on sort le soir profiter de la fraîcheur du jardin ou des parcs (et, il me faut le reconnaître également, aujourd'hui aussi de la riviera de Toronto, entre le lac et le centre) : toujours, le bruit sourd et lointain, de la circulation sur les grandes artères qui quadrillent le pays en tous sens, un bruit qui ne s'estompe jamais totalement, même au coeur de la nuit. Quand ce ne sont pas voitures ou camions d'ailleurs, ce sont les avions qui relient toutes les grandes villes, les hélicoptères qui surveillent les quartiers black - ou même les grands trains de marchandises qui klaxonnent puissamment au milieu de la nuit comme pour mieux scander ce mouvement permanent.
Et ainsi de suite, le mouvement s'étend à toutes les sphères de la vie - voyez encore le rôle joué dans l'économie américaine par le ressort de la consommation et de l'endettement, qui produit la même impression que la machine ne peut s'arrêter. Ainsi, ce qui me semble le mieux définir l'Amérique, c'est ce mouvement perpétuel, cette impression mécanique qui ne disparaît jamais complètement, qu'ici, ça ne s'arrête jamais. A la folie de la révolution permanente il y a un siècle, répond aujourd'hui la vanité du mouvement incessant. On redoute, on redoutait naguère dans les milieux progressistes la marchandisation du monde et de la personne ; on dirait qu'aujourd'hui c'est cette satellisation tous azimuts qui lui confère sa forme la plus achevée et, à proprement parler, vertigineuse par la distance qu'elle introduit entre la condition humaine et, aurait dit Hannah Arendt, la terre comme habitat, comme lieu vivable.
Oui mais, si le mouvement c'est la folie, l'arrêt c'est la mort. Sans s'arrêter encore alors, lever de temps en temps la tête au ciel et, au milieu du vacarme, se souvenir du Pacifique Sud.
04:45 Publié dans Chroniques américaines | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Amérique, civilisation, modernité, société
08/01/2008
Atours, grimoire et amitié (A propos de R|B, Mythologies)
Il y a dans la vie des moments magiques parce qu'ils témoignent soudain, au milieu de la suite ordinaire des jours, d'un agencement harmonieux de notre existence à travers la conscience intime que nous prenons alors de sa durée, par l'irruption d'un signe de connivence qui, trouvant son ancrage loin dans le passé, continue miraculeusement de se manifester dans le présent.
Il me faut dire tout d'abord que j'aime Barthes.
Vers 18 ans, faisant d'un retard d'inscription en hypokhâgne l'opportunité d'une année de libre exploration, la lecture de la plus grande partie de son oeuvre a été simultanément une révélation et un plaisir. Révélation d'un nouveau regard sur le monde, plaisir d'une lecture à la fois lumineuse et familière, comme une voix qui trouverait soudain en soi une résonnance singulière.
Le degré zéro de l'écriture, Michelet, Sur Racine, Les essais critiques, Système de la mode, Sade, Fourier, Loyola, Le plaisir du texte, Fragments d'un discours amoureux bien sûr, mais aussi Roland Barthes par lui-même... ces livres-là n'ont pas peu contribué à ce que cette année de libertinage vale mille fois plus qu'une année de voyages (c'est toujours la même histoire : plutôt le risque du décrochage que l'enfer du désenchantement).
Avec ces livres, le commentaire l'emportait sur l'oeuvre et la jouissance du discours sur le plaisir du texte. Créer, avec coeur et, de préférence, avec talent, c'était bien ; commenter, avec intelligence, c'était mieux. Plus encore, par une sorte de peur du vide (au sens de la platitude, de l'insipide, de l'ennui, etc), je fus estomaqué par la densité de Barthes, cette aptitude à saturer de sens un réel qui en semblait pourtant déserté (essayez donc de faire deux ou trois pages dignes sur les saponides et les détergents, le bifteck et les frites ou encore la photogénie électorale). Entre la poésie de Rilke et la mécanique de Sartre, il y avait donc place pour une sorte d'enchantement conceptuel du réel. Après tout, certains chercheurs en mathématiques évoquent bien leur champ d'étude comme un univers infiniment poétique.
L'un de ces textes : Mythologies, publié en 1957, eut une portée et, pour ainsi dire, une saveur particulières. Je peux bien dire que, très vite ici, sa forme, c'est-à-dire sa structure, son appareillage, sa tonalité, sa liberté-même, son intelligence avec le réel, son jeu avec les concepts, se sont imposés à moi comme la référence possible d'un projet d'ouvrage qui entreprendrait, selon une inspiration proche, de décrypter l'Amérique en bousculant la banalité trompeuse des signes qu'elle produit (le steack frites se verrait ainsi transformé en hamburger, Poujade en Huckabee, la nouvelle Citroën en Mustang Bullit, le vin en whiskey, le visage de Garbo en sourire d'Anna Nicole Smith, etc).
A part à un ami américain qui contestait l'idée même d'une culture américaine (encore un francophile), je ne crois pas avoir beaucoup parlé de cette idée. Je ne crois pas non plus, au-delà de ces années de jeunesse et de formation, avoir dit clairement que Barthes fût, sur un plan personnel, à ce point décisif (seule ombre au tableau, mais elle ne fut alors que l'habituelle bêtasse protestation de virilité adolescente : je n'aimai guère apprendre par hasard, après avoir lu les Fragments, que l'auteur fût homosexuel).
Or, je reçois ce matin un petit paquet aux atours prometteurs, malmené juste ce qu'il faut, de son périple transatlantique, couvert de multiples étiquettes, d'inscriptions en tous sens, de signes d'intermédiation divers qui, entre carte de voeux et cartes postales romaines, contient un petit livre. Sur une belle couverture de couleur souris, on lit en lettres argentées : "R|B", puis en dessous, en plus petits caractères : "Roland Barthes, Mythologies". Il s'agit d'une réédition du texte qui, auparavant disponible en Points Seuil, n'avait certes pas l'élégance que lui confère cette réédition de luxe (l'étudiant s'en fiche, l'adulte s'en délecte).
Ce "R|B", qui représente naturellement les initiales de Barthes, figure aussi celles de l'amie à l'origine de l'envoi, ce qui fait que d'un même mouvement on célèbre l'auteur et le passeur, l'intelligence et la connivence, le concept et le commerce, l'objet et le signe, bref, la littérature et l'amitié.
Je vous souhaite, pour cette année et pour celles à suivre, sans limitation de durée, d'aussi heureuses connexions.
21:50 Publié dans Humeurs & autres variations | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : littérature, Barthes, Mythologies, blog, écrire, Amérique, amitié
13/12/2007
Washington DC (1) Le jugement de Salomon (et la réponse de Kennedy)
Il a attaqué tôt, dans le taxi, lundi matin, alors que nous filions vers l'aéroport de Columbus à travers une ville quasi déserte à cette heure de la nuit, en trombe, à cause de son retard. Salomon Awoke, originaire d'Ethiopie, était un grand voyageur avant, du moins, qu'il ne se décide à fonder une famille en Amérique.
Salomon était ravi de tomber sur un Français (même sur moi, à l'aube). Il a lui-même vécu plusieurs années en Europe et en France, pays qu'il a dû quitter après s'être vu refuser sa carte de séjour. Pour lui, c'est clair : en Amérique, il y a beaucoup d'arrogance. Et puis, il n'y a pas vraiment de culture. De cette ignorance du monde, Salomon, en provocateur affable, guidé par une sagesse malgré tout bienveillante, ne cesse de débattre avec ses passagers, de préférence américains. Pour une fois qu'au plan international, l'arrogance ne serait pas de notre côté...
Arrogance ? En faisant un crochet par Atlanta avant de prendre la direction de Washington DC, je confirme à un vieux businesman qui m'interroge que je suis français en effet. "Nobody's perfect" ajoutai-je. Je n'aurais pas dû : le type a crû à une autocritique spontanée et sincère. Et a enchaîné en tentant de m'expliquer que l'on ne pouvait être tenu pour responsable de l'endroit où l'on était né... J'ai volontiers laissé une passagère venue s'intercaler entre nous prendre le relais de ce dialogue de sourds.
Pas de culture, ici ? Le Kennedy Center for the Performing Arts est un vaste bâtiment épuré ; on dirait un peu le Trocadero, en plus longiligne et en plus imposant. Au frontispice du bâtiment, côté fleuve, les mots de JKF ne manquent pourtant pas de grandeur : "I look forward for an America which commands respect not only for its strength but for its civilization as well".
Fidèle à sa mission de rendre la culture accessible à tous, le Centre propose de fait, tous les soirs, des spectacles variés dans le hall du Grand Foyer. Sous les lustres majestueux de la grande salle qui domine le Potomac, c'est Eric Hutchinson qui donnait l'autre soir, avec une poignée de musiciens, un concert de pop enlevé, une sorte de navigation ludique, rafraîchissante et libre, ne s'interdisant ni une incursion dans la country, ni des variations jazzy et faisant même parfois un détour par un rock très convenable.
Sur le chemin du retour à l'hôtel, qui se trouve juste à côté de la Maison Blanche, je tombe sur le siège de l'AFL, la célèbre Federation of Labor Association. Des Birmans en exil y donnaient une conférence sur la violation des droits politiques et sociaux au Myanmar devant un public clairsemé.
Aux murs du siège, on peut notamment découvrir The Great Strike de Ralph Fasanella, représentation naïve et engagée de la grève de l'industrie textile dans le Massassuchets en 1912. Un patchwork de nationalités : Italiens, Irlandais, Polonais, Juifs... finirent par obtenir une révision à la hausse de leurs droits sociaux, sans parvenir à éviter de violentes représailles policières. Un petit air de Martin Eden.
Qui s'efface complètement pour le coup en passant aux toiles de Pearce, qui ne peut s'empêcher, lui, dans ses représentations de la condition sociale afro-américaine, d'intégrer une touche de gaieté qui finit par déborder le tableau et prendre l'ascendant sur la peinture du malheur. Cela vaut mieux que cet art social américain d'origine, celui de l'époque de Gompers, si grandiloquent et métallique qu'on le dirait tout droit sorti du fascisme italien.
"This country cannot afford to be materially rich and spiritually poor" poursuivait Kennedy. C'est sans doute un fil de l'histoire à reprendre : car si l'art sait se mettre ici au service des grandes causes sociales, le social gagnerait de son côté à revenir aux règles de l'art dans une nation qui - cela est aussi reconnu par les conservateurs éclairés - voit une inquiétude diffuse liée à une certaine insécurité sociale monter de toutes parts.
23:40 Publié dans On the Road | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Amérique, politique, culture, Kennedy, Eric Hutchinson, Fasanella, Pearce
28/11/2007
Rudy, Sarko & les autres (politique et réalité)
D'ici, je veux dire, non seulement des Etats-Unis mais plus encore de l'intérieur du pays, on le voit venir assez clairement. Là-bas, en Europe, c'est la même erreur qui semble en passe de se reproduire. Celle-là même qui fit que l'on se saisit alors du seul sondage qui lui était favorable - encore était-ce de justesse - parmi des dizaines d'autres pour faire, avant 2000, de John Kerry le futur président des Etats-Unis. On connaît la suite de ce brillant pronostic.
Ce n'est pas tant que la France ne comprend rien à l'Amérique, ou que l'Europe est trop lointaine. Non, c'est toujours le même tropisme élitiste depuis les capitales, la même erreur que commettent d'ailleurs les progressistes avec plus d'entrain que les conservateurs - car c'est fondamentalement une question de rapport au réel : tandis que les uns ne le voient souvent plus à force de le rêver, les autres en font la matière de leurs victoires. C'est une erreur que ne fit pas Mitterrand chez nous, qui se paya même le luxe d'inverser le paradigme : la Province, avec lui, l'emportait sur Paris. Et si elle demeura, avec son successeur, une référence, ce fut davantage par goût pour le terroir que par anthropologie politique.
Quant à l'actuel président de la République et à son staff - le président a su imposer à son équipe des thèmes et des angles qui dérangeaient, mais dont il sentait qu'ils seraient décisifs -, ils ont démontré la même puissance de feu que les stratèges de Bush en 2004. Songez encore à Rove travaillant la Bible Belt tel un orfèvre et repensez, inversement, à l'erreur stratégique des élus Républicains manquant, il y a peu, la portée révolutionnaire du projet de légalisation des immigrés illégaux. L'art de gagner les élections est devenu un business hautement spécialisé et, chez les meilleurs, redoutablement efficace.
Ainsi, tandis que les préparatifs des premiers caucus font rage et que l'Iowa commence à concentrer tous les regards, tandis que les principaux medias paraissent essentiellement préoccupés de la remontée à grande vitesse qu'est en train d'opérer Obama vis-à-vis d'Hilary, l'intérieur a déjà tranché, et depuis belle lurette : les Etats-Unis d'Amérique ne sont pas prêts de se donner pour président... une femme ou un Noir. Au moins, dans un pays qui accomplit par ailleurs, dans sa passion de la segmentation, les délices conjuguées de l'anthropolgie et du marketing, la question reste-t-elle ouverte de savoir laquelle de ces deux caractéristiques constitue le principal handicap...
Tout un programme, en effet, qui n'est guère politiquement correct celui-là - et qui nous emmène loin, bien loin, de nos projections sporadiques sur cette rive-ci de l'Atlantique. Ah, comme est belle l'Amérique que nous rêvons ! Et comme est décevante celle qui gagne les élections entre les ranches et les églises...
"C'est un prénom doux pour un garçon" dit une internaute, qui a tôt fait d'ajouter que c'est aussi un prénom "qui a du caractère". Qui en douterait, en voyant Giuliani, de meeting en meeting, prendre de l'assurance et de l'ampleur en peaufinant un argumentaire de combat ancré dans les décombres de 9/11 et de sa geste de bourgmestre avisé ?
Steffan, qui jouait encore au golf avec lui il y a peu du côté de Brooklyn, en fait un type d'envergure. Et module : bien sûr, ses antécédents démocrates, ses moeurs décousues, ses positions libérales sur des sujets comme l'avortement (qui passent toujours aussi mal, décidément, dans les cercles religieux), tout cela rendrait presque sceptique sur le dénouement de l'affaire. Mais les Républicains, qui ont un rapport plus puissant à la réalité, savent qu'il est de toutes façons en mesure de battre le candidat démocrate qui sera retenu, quel qu'il soit. Et feront donc de lui leur candidat.
Et Rudy, alors qu'il était invité hier à un forum du "Politics & Eggs", de se livrer à une causerie développant avec efficacité les thèmes de prédilection du camp républicain - affirmation de la puissance, baisse des impôts, etc - en l'appuyant sur une vision revendiquée avec force et un leadership tout en succès engrangés mais qui, pour être ciselé, ne fait pourtant guère dans la dentelle. Et de se payer même le luxe de confesser qu'il reprendrait volontiers à son compte le programme que, sous les applaudissements du Congrès, vient d'exposer ici... Nicolas Sarkozy.
05:55 Publié dans De la démocratie vue d'Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Amérique, USA, politique, Giuliani, Sarkozy, anthropologie, "Politics and eggs"
26/10/2007
Une famille qui roule peut toujours en cacher une autre (sur Little Miss Sunshine)
C'est une famille américaine typique de la middle class. Il y a le père, Richard, qui ne pense qu'à vendre sa méthode pour réussir en neuf points, pas un de moins. Le grand-père qui, s'étant fait virer d'une maison de retraite de luxe pour abus de drogues, échoue chez ses enfants, mi-reclus, mi-rebelle. Le beau-frère, Frank (le portrait craché de Nani Moretti, mais il s'agit de Steve Carell), spécialiste de Proust qui, éconduit par son jeune amant au profit de son rival à l'Université, se remet péniblement d'une tentative de suicide. Le fils, Dwayne, qui a fait voeu de silence jusqu'à son intégration à l'Air Force Academy, et qui, au beau milieu d'une franche adolescence, déteste franchement sa famille.
Voilà pour les hommes, aussi majoritaires par le nombre qu'ils représentent que par les problèmes qu'ils posent.
C'est mieux du côté des filles. Il y a d'abord la maman, Sheryl (un délicieux petit air d'Uma Thurman), qui tente : 1°) de faire fonctionner cette aimable confrérie autour de quelques règles de base (repas, organisation, entraide...); et 2°) de préserver un minimum d'harmonie au milieu des nombreuses incompatibilités d'humeur entre les uns et des autres. Par exemple, entre un père qui semble une fois pour toutes avoir borné tout horizon intellectuel aux neuf points de son "Parcours vers le succès" et le beau-frère, cultivé, homosexuel et dépressif. Et puis il y a la petite Olive (Abigail Breslin) - quoi, dix ans à peine -, une adorable petite tête ronde avec de beaux yeux clairs et interrogateurs derrière de grandes lunettes roses, un peu boulotte (Olive adore les crèmes glacées) et un large sourire plein de jolies petites quenottes.
Un sourire qui peut pourtant se transformer en cri horriblement strident lorsque Olive apprend qu'elle est finalement retenue depuis sa petite ville d'Albuquerque, Nouveau Mexique, pour participer au concours de Little Miss Sunshine organisé en Californie. Impossible de résister et, pour des facilités d'organisation, c'est tout le clan Hoover qui sera du voyage, ressuscitant pour l'occasion le vieux Combi Wolkswagen familial. Sous la houlette du tandem Jonathan Dayton / Valérie Faris, le reste fait un road movie plein de surprises, d'éclats de rires et de nouvelles fracassantes.
Une anti-Amérique faite d'anti-héros ?
A première vue, oui. Tout est bancale ici, et même le numéro qu'Olive a eu la bonne idée de préparer avec son grand-père inquiète. La famille Hoover n'est pas heu-reuse ; elle grince, elle craque de partout, à l'instar de la pauvre mécanique du camion à boîte de vitesses manuelle, bien différent des puissants 4x4 automatiques qui peuplent les banlieues huppées. On se raconte certes des histoires, mais elles ne font guère illusion que pour soi, peu de temps avant de partir en vrille. Sauf pour le grand-père peut-être, qui peut se payer le luxe, et d'une grandiose incitation à la débauche adressée publiquement à son petit-fils au cours du voyage, et d'une limpide déclaration d'amour à sa petite fille, un soir de trac. Un grand moment d'amour inconditionnel. Comme le sera, plus tard, la scène du réconfort de Dwayne par Olive, qui trouve l'approche juste là où les adultes rivalisaient de maladresse.
Tout cela ne fait donc pas un succès, ni en neuf, ni en trente-six points. Mais la famille paumée, entre ses contraintes pesantes et ses vaines ambitions, a aussi du ressort. Or rien en Amérique n'aide mieux à le révéler que les épreuves. En France, cela se terminerait mal (vous vous souvenez d'Un air de famille ?) ; ici, rien n'est moins sûr. Les êtres en sortent alourdis d'abord, puis libérés. Pour le coup, par la légèreté percutante de son interprétation, Olive permet enfin à son prénom de changer d'époque en substituant à la renommée couillue de la femme de Popeye, la force malicieuse de la petite Hoover.
Une sorte d'Amélie Poulain américaine capable, elle aussi, d'enchanter le monde de sa tribu en déroulant le fil d'un conte à travers lequel chacun, pour progresser, doit se confronter à sa vérité.
Plus qu'en France, aux Etats-Unis, c'est le home video qui tient de plus en plus lieu de cinéma, ce qui donne aux diffusions à domicile l'air de savoureuses premières, fût-ce quelques mois après la sortie en salle. Si vous n'avez pas vu Little Miss Sunshine, il n'est donc pas trop tard pour se laisser embarquer par ce road-movie grinçant et coloré.
19:25 Publié dans Cinema Paradiso | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, Little Miss Sunshine, Amérique, famille
09/08/2007
Sur Bobby
Il aurait pu être terriblement indigeste ce film d'Emilio Estevez, politiquement sentencieux ou bien alors virant au documentaire. Combien de fois n'avons-nous vu et revu les images de l'assassinat de JFK à Dallas ? Des images qui ont d'ailleurs fortement contribué à entretenir le mythe Kennedy, depuis largement relativisé par l'historiographie contemporaine : le bilan domestique et extérieur de JFK reste maigre ("Il était sur le point de" concrétiser ses idées libérales, aime-t-on à penser). Johnson après lui fera bien mieux, sur les deux tableaux. Et, sur la scène intérieure, c'est bien son frère Bobby, alors Attorney general, qui l'a convaincu, en 1963, de prendre position sur la question des droits civiques en dénonçant une ségrégation sur laquelle il avait été auparavant silencieux, par électoralisme.
Pour un peu en tout cas, ces images-là nous auraient fait oublier l'autre assassinat, moins médiatisé, peut-être banalisé par le précédent ; mais peut-être aussi plus profondément triste. C'est cette tristesse-là, à la fois profonde et légère, humaniste et résignée, que porte avec talent "Bobby" à l'écran, dans l'entrelacement des destinées ordinaires qui se croisent alors, un soir de juin 1968, à l'Hôtel Ambassador de Los Angeles (on ne peut plus voir l'hôtel, rasé en 2006, sur Wilshire Boulevard, et Estevez a dû jongler avec la possibilité de ne réaliser que quelques plans sur les lieux avant la destruction de l'immeuble, ce qui ne nuit en rien à la justesse du décor).
Il y a là John Casey (Anthony Hopkins), le vieux portier, qui se souvient des jours heureux et des moments de gloire avec son vieil ami Nelson (Harry Belafonte) autour d'une partie d'échecs, en attendant le prochain président des Etats-Unis. Un couple de la haute société new-yorkaise (Martin Sheen et Helen Hunt), lui inspiré et dépressif, elle frivole et perdue, tente de se refaire une santé en Californie. Un autre couple (Elijah Wood, et Lindsay Lohan, magnifique archétype des sixties), plus jeune celui-là, s'apprête à se marier pour éviter au jeune homme l'enrôlement dans un pays que la guerre au Vietnam plonge alors dans une crise profonde. Le patron de l'hôtel (William H. Macy) forme un autre couple, avec sa femme Miriam (Sharon Stone), embellie par les années, mais trahie par son mari avec une standardiste de l'hôtel (Heater Graham).
Bien sûr, de jeunes militants démocrates se jettent tout entiers dans la bataille en attendant avec angoisse le résultat - décisif - de la primaire de Californie qui doit tomber ce soir-là. Certains, dont un jeune militant noir - déjà annoncé comme le futur Secrétaire aux transports, et dont une autre standardiste (Joy Bryant) tombe finalement amoureuse - restent mobilisés jusqu'au dernier moment. On s'indigne, dans l'équipe Kennedy, des obstacles de dernière minute mis au vote des minorités dans certains quartiers réputés favorables (une spécialité américaine, faut-il croire, qui a d'ailleurs bénéficié, selon l'époque, aux Démocrates autant qu'aux Républicains). D'autres, plus jeunes, plus aventureux aussi, s'embarquent dans un LSD trip hilarant en compagnie d'un hippy inspiré qui leur explique que l'acide, au fond, n'est rien moins qu'une affaire de rencontre avec Dieu (et plus tard, dans son cas, avec la police aussi bien).
Une jeune journaliste tchèque essaie par tous les moyens d'obtenir une interview du sénateur Kennedy auprès d'un porte-parole pour le moins réticent. Ailleurs, une star alcoolique et désabusée (Demi Moore) se prépare à accueillir le futur président de quelques refrains à la mode, tandis que son mari (Emilio Estevez) essaie en vain de contrôler les dérapages de son épouse. Susan (la jolie Mary Elizabeth Winstead), une jeune barmaid native de l'Ohio, rêve, elle, de son prochain casting à Hollywood. Dans les cuisines, la révolte des latinos gronde face à la société des Blancs - le manager, Timmons (Christian Slater), conservateur, est renvoyé par le patron de l'hôtel pour n'avoir pas permis aux employés d'aller voter -, et à la prétendue soumission des Noirs, dont s'amuse le sous-chef Robinson, dans un rôle d'éveil qu'incarne à merveille Laurence Fishburne.
Tout au long du film, les personnages se croisent, démêlant les fils de leur histoire, tendus vers l'annonce des résultats, se préparant pour la soirée de gala qui doit clôturer la fête et la victoire annoncée. "Our lives on this planet are too short, the work to be done is too great. But we can perhaps remember that all who live with us are our brothers, that they share with us the same short moment of life" : les propos de Bobby - simples, percutants, attendus comme un renouveau possible de l'Amérique - rythment, ici d'une radio, là d'une télévision, le déroulement lent de la tragédie, comme une vieille chanson italienne ou un air de contradanza cubaine. Et, de fait, la musique, signée Mark Isham, sert aussi la gravité du film avec justesse.
Une complainte moderne, fichée au coeur de tout un peuple qui, dans sa diversité, attendait autre chose, cet autre chose dont Bobby incarnait à la fois la possibilité et l'unité. Pas d'Histoire sans les gens, pas de vie sans crise, pas de politique sans grandeur. Pas de cinéma sans générosité. "Bobby" raconte la violence (qui travaille tant l'Amérique) par la douceur, et dessine une attente en creux qui, d'une guerre l'autre, d'une désespérance l'autre, n'est pas sans faire écho à l'Amérique d'aujourd'hui.
23:52 Publié dans Cinema Paradiso | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, Bobby, Emilio Estevez, Los Angeles, Kennedy, Amérique



