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<title>New world, new deal</title>
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<subtitle>Autour du monde (American Notebook), by Olivier Beaunay</subtitle>
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<name>Olivier Beaunay</name>
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<title>Maison des morts, mort de l'opéra ?</title>
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<summary> Avec  De la maison des morts  (From the House of the Dead), l'opéra de...</summary>
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&lt;p&gt;Avec &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;De la maison des morts&lt;/span&gt; (From the House of the Dead), l'opéra de Janacek, Chéreau avait triomphé il y a deux ans à Aix dans une oeuvre qui fut finalement désignée comme le meilleur opéra de l'année. Qu'en serait-il pour sa première au Met ?&amp;nbsp;L'histoire, inspirée de &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Crimes et châtiments&lt;/span&gt; et&amp;nbsp;de l'expérience concentrationnaire de Dostoïevski, raconte la vie dans un camp en Sibérie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une histoire ? Plutôt une intrication d'épisodes et de récits &lt;i&gt;en masse&lt;/i&gt; dans lesquels se mêlent, entre la cour et le dortoir, l'avidité et l'amour, la violence et le jeu, l'humiliation et l'espoir, la vérité et le délire, la solidarité et la mise à mort. On passe de la dureté de la cour dans laquelle triomphe la loi du plus fort à l'explosion de liberté subversive à laquelle donne lieu le spectacle joué par les détenus, jusqu'à la déréliction mélancolique du dortoir. Les bouffées d'obscénité joyeuse y côtoient une pureté dépouillée.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a bien de l'ennui aussi, mais c'est celui des spectateurs. Le &lt;i&gt;Financial Times&lt;/i&gt; a parlé à propos de la mise en scène de Chéreau de &quot;cent minutes d'absolue perfection&quot;. Ce doit être de l'humour britannique. A-t-on déjà vu un silence absolu accompagner un rideau tomber à l'entracte ? Bondy, qui revenait sur les huées qui ont accompagné sa mise en scène de Tosca il y a peu, a raison de souligner, dans une conversation récente avec Chéreau, Peter Gelb (le directeur général du Met) et Barlett Scher (le metteur en scène de théâtre), qu'il vaut mieux le tollé au silence : celui-là témoigne, à sa manière, d'une appropriation du spectacle par le public quand celui-ci confine à la mise à mort.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si le sujet de Chéreau était bien de montrer une sorte de concentré de vie dans un univers carcéral faisant &amp;nbsp;écho à la vie en société, la mise en scène ne manquait pourtant pas d'atouts. Un décor magnifiquement épuré de blocs de béton brut (que l'on doit une fois encore à Richard Peduzzi), un jeu d'ombres et de lumière remarquable signé Bertrand Couderc, des costumes sobres (Carioline de Vivaise) marquant à la fois l'intemporalité et l'universalité du sujet, ainsi qu'une porosité revendiquée entre la société et le camp.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Surtout, non seulement le sujet en lui-même ne manquait pas de puissance sur le thème de l'aliénation et de la douleur, mais Chéreau a su aussi lui donner une dimension audacieuse à travers une orchestration marquée par une grande liberté de ton et de mouvement. En ce sens, &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;De la maison des morts&lt;/span&gt; est moins une invitation aux réjouissances ordinaires qu'un appel à participer à une exploration. Après tout, c'est la force des avant-guardes que de savoir simultanément explorer et subvertir en bousculant les marqueurs familiers de la représentation - tralalas attendus, place du spectateur et statut de la notion même de spectacle, sinon de celle de plaisir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Bref, on aurait aimé aimer. En dépit de l'art maîtrisé de Salonen, le chef d'orchestre finlandais dont c'était aussi une première, si brillant à appréhender les multiples transitions d'une partition dont les variations entre élans et grincements s'apparentent à une recherche de sens mouvante et incertaine, cette tentative manque cruellement de charpente. Que l'explosion de violence qui marque l'acte I et le déchaînement d'obscénités cathartiques qui commandent l'acte II mènent à l'essouflement et au désespoir qui font le troisième et dernier acte, cela peut s'entendre. Mais l'affaire se suit avec beaucoup de difficulté dans un parti pris organique qui, au milieu d'une centaine d'acteurs, affirme le primat du collectif sur l'individu dans un mélange prémédité de cacophonie et de désordre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;In fine&lt;/i&gt;, la représentation fut malgré tout acclamée. Mais c'était là sans doute moins le signe d'un quelconque bonheur de la représentation que d'une sorte de rattrapage de la mésentente qu'avait suscitée &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Tosca&lt;/span&gt; et qui avait mis le public new yorkais dans la position peu enviable d'une arrière-garde de l'internationale culturelle. Il y a peu de peuples qui se soucient avec autant d'ardeur de se faire aimer des autres nations et c'est d'ailleurs en quoi&amp;nbsp;nombre d'Américains ont été si malheureux au cours des années Bush. En somme, ce que le public new yorkais aura exprimé dans ce contexte, c'est peut-être&amp;nbsp;moins l'appréciation de la performance de Chéreau que son désir de rehausser sa posture.&lt;/p&gt;
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<name>Olivier Beaunay</name>
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<title>Andreotti ou la machinerie immémoriale du pouvoir (à propos de Il Divo de Paolo Sorrentino)</title>
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<updated>2009-11-18T07:29:53+01:00</updated>
<published>2009-11-12T18:26:00+01:00</published>
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<summary> Un mur tombe et, quelques années plus tard, dans le cocktail d'abrutissement...</summary>
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&lt;p&gt;Un mur tombe et, quelques années plus tard, dans le cocktail d'abrutissement généralisé que produit la conjonction de la démoctarie &lt;i&gt;soft&lt;/i&gt; et du divertissement planétaire, la Guerre froide apparaîtrait pour un peu comme un polar grotesque. On aurait presque oublié la violence de cet affrontement-là au sein des grandes démocraties occidentales si Paolo Sorrentino n'avait signé avec &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Il Divo&lt;/span&gt; une farce caustique et brillante, baroque et dense, autour de Giulio Andreotti, le dirigeant de la Démocratie Chrétienne qui domina la scène politique italienne de l'après-Guerre jusqu'au début des années 90.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Entouré d'une faction au sein de laquelle s'associent hommes d'église et hommes de main, politiciens véreux, membres de la fameuse loge P2 et entremetteurs de toutes sortes, Andreotti, plus de vingt fois ministre, sept fois président du Conseil, façonne l'Italie qui va des années de plomb aux procès &quot;Mani pulite&quot;. Pris dans la toumente et impliqué dans nombre de ces procès, Andreotti nie en bloc assassinats politiques et liaisons mafieuses, notamment avec Toto Riina, lorsque l'homme de Corleone impose son emprise sanglante à Cosa Nostra et la stratégie de la terreur à la société italienne. Non seulement il sauve sa peau, mais il se fait encore nommer sénateur à vie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Incarné à merveille par un Toni Salviano, impassible et voûté, cynique et lapidaire, le personnage d'Andreotti, qui fut tour à tour baptisé &quot;le Renard&quot;, &quot;Belzébuth&quot;, &quot;l'Inoxydable&quot;, le &quot;Petit Bossu&quot; ou encore &quot;le Pape Noir&quot;, révèle et incarne toute l'étendue de la lutte conservatrice pour préserver l'Italie de la menace communiste, dût-il en coûter quelques petits arrangements meurtriers entre amis. On dira que la justice n'a pas tranché, ou pas vraiment, et l'on fera bien de regarder l'affaire en détail dans une série d'acquittements qui rappelle étrangement les acquittements en chaîne des procès de Cosa Nostra avant l'irruption, puis la pulvérisation de Giovanni Falcone (1).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En réalité, le film de Sorrentino est à la fois moins et plus. Moins, parce que la densité de l'intrigue relatée sur un rythme de mitraillette et de musique rock ou électro ne laisse le plus souvent émerger que la face noire d'un homme qui confesse avoir substitué les archives à l'imagination - plus utile, comme ultime avertissement, pour maintenir une certaine qualité de silence. Plus, car en s'extirpant du même coup de la guangue des faits, le film fixe un peu de l'intemporalité machiavélienne inhérente à tout pouvoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quoi ? Que l'on sache, ni Mendès ni Deniau, et Rocard pas davantage que Jospin n'ont été présidents de la République. Il n'y eut, de ce côté-ci de la&amp;nbsp;passion politique,&amp;nbsp;que Mitterrrand, son passé arriviste et louche, sa brillante incarnation de l'espérance populaire, ces accointances obscures et ses amitiés coupables. Le même constat vaut pour l'autre côté de l'échiquier politique transalpin (encore faut-il se souvenir que le PSI finit par sombrer lui aussi dans l'affaire) : un observateur de la vie politique italienne avance qu'aujourd'hui encore 99 % des Italiens ont, sinon de la sympathie, du moins de l'admiration pour Andreotti, son intelligence et son humour.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est aussi à partir de ces années-là que Berlusconi, qui sera lui aussi accusé sans suite sinon de turpitudes, du moins d'affinités similaires, émerge avec &lt;i&gt;Forza Italia&lt;/i&gt; et impose progressivement son emprise à la vie politique transalpine en blanchissant du même coup, et ses affaires, et ses amis. La démocratie à l'italienne, &lt;i&gt;what else ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La vérité est qu'à partir d'un certain degré d'ambition, tout homme politique devient non seulement un tueur en puissance, au moins au sens figuré, mais aussi l'incarnation d'une forme d'immunité amorale dont le tribunal serait non celui, toujours imbécile, de l'agitation populaire mais celui, imparfait mais acceptable, de l'Histoire quand les passions se sont estompées. C'est toujours le problème avec les démocraties, il faut attendre que ça passe. Les démocraties populaires oubliaient les procédures et ne faisaient guère dans le détail (2) ; les démocraties libérales perdent la main en s'enferrant dans le détail des procédures.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous voici donc orphelins et cyniques, faisant de la nation une extrapolation du canton, du monde un cantonnement de scouts au milieu du cyclone et de la politique un repaire de sacristains, ou de salauds.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ne reste plus que la culture, ou la religion. La culture ? Comme les autres, qui ne résistent guère à la tentation d'un surcroît d'immortalité à moins qu'ils n'aient rêvé par là d'un peu plus de lumière, Andreotti confesse qu'elle a été une vocation manquée. Ce recours de dernière instance, ce pourrait être alors celui du Jugement dernier. C'est le sens du puissant monologue d'Andreotti qu'imagine Sorrentino lorsque se déchaîne la vindicte publique. Un soliloque précis et inspiré, maîtrisé et d'une violence sourde en même temps, qui résonne comme la profession de foi immémoriale de tout Roi nécessaire face aux contingences de ce sombre apostolat.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;_____&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(1) Voir là-dessus l'excellente enquête de John Follain, &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;The Last Gofathers, Inside the Mafia's Most Infamous Family&lt;/span&gt;, St. Martin's Press, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(2) On lira à ce propos avec intérêt, pour une évocation tragi-comique récente,&amp;nbsp;&lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Le club des incorrigibles optimistes&lt;/span&gt; de Jean-Michel Guenassia, Albin Michel, 2009.&lt;/p&gt;
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<name>Olivier Beaunay</name>
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<title>Le Barbier de Séville ou l'opéra comme art total</title>
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<summary> Le propre des grandes comédies, c'est de toucher parfois au tragique sans se...</summary>
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&lt;p&gt;Le propre des grandes comédies, c'est de toucher parfois au tragique sans se laisser happer par lui. Il y a un peu de cette tension&amp;nbsp;dans l'ouverture magistrale du &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Barbier de Séville&lt;/span&gt; dont la tentation dramatique finit par se laisser emporter par une entraînante introduction à la fête.&amp;nbsp;Et c'est bien d'une fête qu'il s'agissait l'autre soir au Met sous la direction de Maurizio Benini - et l'une des meilleures qui soient : allègre, drôle, pleine de rebondissements, de jeux et d'inventions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Déguisé en Lindoro, le comte Almaviva est amoureux de la jeune Rosina, que surveille cependant de très près le vieux docteur Bartholo, son tuteur, qui compte bien se réserver les faveurs de la jeune femme à travers un mariage arrangé dans la précipitation que lui inspire une intuition jalouse. Avec la complicité du barbier de la ville, Figaro, le comte déguisé&amp;nbsp;en maître de musique et bientôt en officier,&amp;nbsp;s'introduit dans la demeure du vieillard et finit, à travers une série d'épisodes rocambolesques et hauts en couleur, à dérober Rosina à son emprise.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'oeuvre s'inscrit dans la tradition de la critique sociale ouverte par les grandes pièces comiques du XVIIème et que le XVIIIème va rendre à la fois plus mordante et subversive. Dans la mesure où le comte ne dévoile son identité qu'&lt;i&gt;i&lt;/i&gt;&lt;i&gt;n fine&lt;/i&gt;, Rosina accorde ses faveurs à un jeune homme sans fortune au détriment d'un barbon acariâtre, tandis que Figaro s'affranchit avec bonheur des codes sociaux de l'époque aussi bien par la liberté que lui confère son statut que par ses talents d'entremetteur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans un décor dont les changements sont ici ingénieusement intégrés à l'action en temps réel, notamment dans la très belle scène de l'orage ou dans l'arrangement des projets de mariage qui ne vont ni sans créativité pour l'une ni sans virtuosité pour l'autre, l'oeuvre de Rossini emporte l'adhésion comique par un enchaînement harmonieux de situations rocambolesques qui fait la part belle au jeu des acteurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A ce compte-là, dans le rôle du vieux docteur soupçonneux, John del Carlo s'impose nettement au-dessus de la mêlée, Figaro compris, tant par la puissance de sa voix que par sa prestance sur scène ou par son répertoire comique, dont les parodies désopilantes qu'il fait des manières de cocotte de Rosina ou encore la scène de la leçon de musique comptent parmi les grands moments de la représentation. L'extension de la scène au-delà de la fosse en une promenade qui s'avance vers la salle&amp;nbsp;lui permet aussi, notamment au début du second acte, de donner toute la mesure de son talent et de son habileté à établir une connivence ludique avec le public.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans le rôle de Rosina,&amp;nbsp;Joyce DiDonato fait une amoureuse plus qu'honorable, se débattant avec beaucoup de vivacité entre les griffes de son tuteur et les ruses de son prétendant. Figaro (Franco Vassalo) se sort lui aussi fort bien, dans le rôle du valet émancipé - &quot;&lt;i&gt;barbiere di qualità&lt;/i&gt;&quot; -, aussi inventif que prospère, des exercices imposés, souvent acrobatiques, de l'intrigue. Les attentions appuyées que lui manifestent ses courtisanes, au beau milieu de la scène du Met, à quelques semaines du tollé déclenché par les audaces de Tosca, auraient pu faire frémir ; mais elles sont ici emportées par la musique autant que par l'action.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Barry Banks, dans cette distribution, tient le rôle d'Almaviva au-dessus de l'eau, mais il fait tout de même un peu pâle figure. S'il est un moteur dans l'oeuvre, il n'en commande ni l'énergie ni l'enchantement de la représentation et, pour un peu, le vieux majodorme du docteur (Marc Schwalter) - qui incarne ici un rôle de comédien pur - lui volerait la vedette, au moins dans le registre comique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il ne suffit pas d'être chanteur pour interpréter ces rôles-là : il faut être aussi un comédien de talent. Et c'est en quoi le Barbier de Séville, servi par une partition qui porte l'action avec rythme et justesse, est un opéra qui manifeste quelque chose d'un art total.&lt;/p&gt;
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<title>Réminiscences ethnographiques (2) &quot; Adieu sauvages ! adieu voyages!...</title>
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<summary> &quot; Pas plus que l'individu n'est seul dans le groupe et que chaque société...</summary>
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&lt;p&gt;&quot; Pas plus que l'individu n'est seul dans le groupe et que chaque société n'est seule parmi les autres, l'homme n'est seul dans l'univers. Lorsque l'arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s'abîmer dans le vide creusé par notre fureur; tant que nous serons là et qu'il existera un monde - cette arche ténue qui nous relie à l'inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l'homme l'unique faveur qu'il sache mériter : suspendre la marche, retenir l'impulsion qui l'astreint à obturer l'une après l'autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu'il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se &lt;i&gt;déprendre&lt;/i&gt; et qui consiste - adieu sauvages ! adieu voyages ! - pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d'interrompre son labeur de ruche, à saisir l'essence de ce qu'elle fut et continue d'être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d'un minéral plus beau que toutes nos oeuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d'un lis ; ou dans le clin d'oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat.&quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Claude Lévi-Strauss, &lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
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<title>Réminiscences ethnographiques (1) &quot;Le monde a commencé sans l'homme...&quot;</title>
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<summary> &quot; Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les...</summary>
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&lt;p&gt;&quot; Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante, et que l'effort de l'homme - même condamné - soit de s'opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d'un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive.&amp;nbsp;Depuis qu'il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu'à l'invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu - et sauf quand il se reproduit lui-même -, l'homme n'a rien fait d'autre qu'allègrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d'intégration.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines à produire de l'inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevés que la quantité d'organisation qu'ils impliquent. Quant aux créations de l'esprit humain, leur sens n'existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu'il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu'a notre univers de survivre, si sa fonction n'était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c'est-à-dire de l'inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d'information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu'anthropologie, il faudrait écrire &quot;entropologie&quot; le nom d'une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. &quot;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (Plon, 1955)&lt;/p&gt;
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<name>Olivier Beaunay</name>
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<title>Un orage à New York (2) Central Park, ground zero</title>
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<summary> En fin d'après-midi, le ciel se couvre brutalement d'imposants nuages...</summary>
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&lt;p&gt;En fin d'après-midi, le ciel se couvre brutalement d'imposants nuages sombres qui finissent par se rejoindre en un lourd couvercle opaque qui recouvre la ville en aspirant la lumière du jour. Une chaleur tropicale, lourde et grise, s'empare de la vieille cité déglinguée.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Puis, des premiers souffles d'air s'engouffrent par les couloirs qui entaillent le coeur de la ville, faisant légèrement osciller les grands arbres qui s'alignent, en enfilade, le long des rues. Dans les parcs, les arbres font bloc ; à mesure que le vent se lève, ils commencent d'entrer dans la danse. Ce sont d'abord de lentes oscillations saisissant les troncs, qui s'étendent progressivement jusqu'aux sommets et qui donnent bientôt l'impression d'une flotte brinquebalée par de grandes vagues aériennes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On entend, au loin, le bruit sourd que commencent à faire les éclairs en provenance de la mer, par le sud. A une vitesse que ne laissaient pas deviner ces premiers ébranlements,&amp;nbsp;une série de déflagrations explose&amp;nbsp;littéralement au-dessus - ou au milieu, on ne sait plus très bien - de la ville, produisant un effet similaire&amp;nbsp;à une série d'attaques coordonnées qui viseraient à mettre la ville à genoux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les éclairs crèvent la couche noire des nuages et s'abattent sur Manhattan avec une violence inouïe. Plongées dans une obscurité épaisse que les lampadaires ne parviennent plus à dominer, les avenues se voient illuminées par à-coups de lueurs aveuglantes, entre deux périodes d'obscurité lunaire que séparent, chaque fois, une poignée de secondes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Des masses d'eau compactes tombent soudain sur la ville. Sous le poids de ce déversement, les arbres, qui s'agitaient encore en tous sens quelques minutes auparavant, se recroquevillent comme s'ils tentaient de puiser dans leur sève pétrifiée la ressource d'une résistance incertaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les terrasses sont balayées, les jardins inondés en quelques instants. Les fils, pendus à l'extérieur des &lt;i&gt;brownstones&lt;/i&gt; fouettent les façades, décrochent parfois sous le poids de cette attaque en masse. Les gouttières se mettent à dégueuler à gros flots, les jardins, les trottoirs, les avenues... la ville prend l'eau de toutes parts sous le vacarme effrayant que font les escadrons d'éclairs que libère soudain leur plongée sous la voûte.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A Manhattan, dans le Queens ou le Bronx, la ville tient pourtant. On se demande comment tout cela, entre 21h55 et 22h30, n'a pas été emporté par la masse et rayé de la carte. C'est un miracle, mais qui se paie de lourdes pertes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lendemain de ce soir-là, Central Park est un champ de bataille désolé. Sous des vents de plus de 70 miles/heure (près de 115 km/h), une centaine d'arbres sont tombés, fendus à mi-hauteur ou cassés net. Des centaines sont endommagés, beaucoup de hêtres, d'ormes, de châtaigniers dans la zone Nord notamment. &quot;&lt;i&gt;Central Park devastated&lt;/i&gt;&quot; titre le New York Times, qui indique que les dégâts causés l'emportent sur la dernière tempête de neige des années 80 ou même sur le cyclone Gloria. Un météorologiste de la base de Long Island du National Weather Service, David Wally, fait du parc le &quot;&lt;i&gt;ground zero&lt;/i&gt;&quot; de la tempête.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est la plus sévère catastrophe naturelle à New York depuis trente ans.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dès l'aube, balayeuses, tronçonneuses, broyeuses, équipes d'urgence et camions d'évacuation sont à l'oeuvre. La civilisation tente de reprendre ses droits, la mécanique assourdit la désolation. Elle parvient assez bien, au reste, à circonscrire le désastre. La matière, agglomérée, cristallisée, patinée, a tenu. Pourtant, entre le souvenir du 11 septembre et les scénarios de films catastrophes, sous les assauts combinés, concentrés, du ciel et de la mer, un sombre tressaillement s'est fiché au coeur de la ville.&lt;/p&gt;
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<name>Olivier Beaunay</name>
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<title>Vivre ou mourir ? (Sur Revolutionary Road)</title>
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<updated>2009-11-05T16:25:45+01:00</updated>
<published>2009-10-29T18:25:00+01:00</published>
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<summary> C'est une question qui taraude les jeunes gens et que les adultes finissent...</summary>
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&lt;p&gt;C'est une question qui taraude les jeunes gens et que les adultes finissent généralement par enterrer, ou par détourner selon le principe qu'une petite relation extra-conjuguale vaut mieux qu'une grande question existentielle : comment faire pour que la vie ne soit pas cette sorte &quot;d'insignifiance désespérante &quot; à laquelle elle se résume le plus souvent, au-delà de ses menus événements qui peuvent, un temps, donner l'illusion de la singularité au milieu de la foule avant de sombrer dans la banalité et dans l'oubli ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;April (Kate Winslet), qui se voyait actrice, doit bientôt, par manque de talent et de soutien, renoncer à son rêve ; Frank (DiCaprio), qui voulait explorer la vie, &quot;ressentir les choses&quot;, s'accommode d'un job de cadre commercial sans intérêt chez Knox, une entreprise d'équipements de bureau, qu'il finit par pimenter d'une liaison extra-conjuguale. April est aux fourneaux, Frank au bureau. Les enfants jouent et grandissent. Aux deux bouts de la chaîne, voisins et collègues assurent la régulation des vagues à l'âme et des passages à vide, bref, d'une vie magnifiquement médiocre, mais qui ne méritait pas ça.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout va pourtant pour le mieux, en apparence, dans cette banlieue du Connecticut typique des années 50. L'essor enchanteur d'Hollywood d'un côté, les progrès du consumérisme de l'autre finissent par tromper le vide existentiel de cette &lt;i&gt;middle class&lt;/i&gt; qui n'est pas dénuée d'élégance (les décors de Kristi Zea et les costumes d'Albert Wolsky sont d'un chic pastel sublime) mais manque d'une perspective. C'est un peu comme si faute de réponses satisfaisantes aux questions alors posées par l'Europe, l'Amérique accélérait davantage encore sa course folle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ici on travaille, là-bas on vit (cette vision romantique du Vieux Continent n'en finit pas de travailler l'imaginaire américain). C'est justement dans l'Europe et, plus encore, dans Paris que s'incarne pour ce jeune couple l'espérance du renouveau. C'est la vision d'April qui finit, un lendemain de dispute, par convaincre Frank de retrouver une inspiration de jeunesse, qui est aussi celle de leur rencontre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et ça marche. Cela vaut bien quelques secousses dans la cuisine, un carnet de &lt;i&gt;traveller checks&lt;/i&gt; tout neuf, de premiers cartons dans le salon et le bonheur railleur de voir la mine incrédule des amis et collègues à cette annonce fracassante et joyeuse. Il n'y a guère que le fils des époux Givings, John, un docteur en mathématique diagnostiqué comme fou et traité aux électrochocs, pour mesurer le courage de l'entreprise et se réjouir de cette échappée.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le rêve ouvert pourtant par l'exigence d'April ne résistera ni à une nouvelle grossesse, ni à la promotion que fait soudain miroiter à Frank le top management de Knox. Le projet pourrait encore s'accommoder d'un troisième enfant ; mais résister à l'attrait de la promotion et de la carrière, en Amérique, dans une entreprise où, qui plus est, le père de Frank a passé vingt ans dans l'anonymat le plus complet ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lâcheté masculine ? C'est peut-être seulement un manque de profondeur, aurait dit Rilke, couplé à cette sorte d'inertie qui nous fait courir après ce que nous savons parfaitement inessentiel. Folie &lt;i&gt;féminine&lt;/i&gt; ? Sans doute, mais en un sens alors plus proche de la valeur que du sexe, de l'exigence que du genre, dans laquelle se réjoignent de fait l'amante et le savant.&amp;nbsp;Le projet se fracasse donc sur le réel.&amp;nbsp;Et, en général, nous survivons à l'effondrement de nos rêves.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au fur et à mesure que le film monte en puissance, on pense naturellement à &lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;text-decoration: none;&quot;&gt;American Beauty&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; : c'est le même univers rythmé par les notes de piano lentes et lancinantes (que l'on doit encore à Thomas Newman) et la même lutte contre la dynamique aliénante de la richesse matérielle et de la reconnaissance sociale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span style=&quot;text-decoration: underline;&quot;&gt;Revolutionary Road&lt;/span&gt; est certes un cran en dessous comme si, après avoir composé son chef d'oeuvre, Sam Mendes ne pouvait plus guère qu'en produire de plus pâles variations. Il reste malgré tout, au-dessus des faux problèmes et des soucis ordinaires, un rappel saisissant de l'obligation de vivre, exigeante à moins qu'elle ne soit un peu folle en effet, dans laquelle nous sommes embarqués.&lt;/p&gt;
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