12/11/2009

Andreotti ou la machinerie immémoriale du pouvoir (à propos de Il Divo de Paolo Sorrentino)

Un mur tombe et, quelques années plus tard, dans le cocktail d'abrutissement généralisé que produit la conjonction de la démoctarie soft et du divertissement planétaire, la Guerre froide apparaîtrait pour un peu comme un polar grotesque. On aurait presque oublié la violence de cet affrontement-là au sein des grandes démocraties occidentales si Paolo Sorrentino n'avait signé avec Il Divo une farce caustique et brillante, baroque et dense, autour de Giulio Andreotti, le dirigeant de la Démocratie Chrétienne qui domina la scène politique italienne de l'après-Guerre jusqu'au début des années 90.

Entouré d'une faction au sein de laquelle s'associent hommes d'église et hommes de main, politiciens véreux, membres de la fameuse loge P2 et entremetteurs de toutes sortes, Andreotti, plus de vingt fois ministre, sept fois président du Conseil, façonne l'Italie qui va des années de plomb aux procès "Mani pulite". Pris dans la toumente et impliqué dans nombre de ces procès, Andreotti nie en bloc assassinats politiques et liaisons mafieuses, notamment avec Toto Riina, lorsque l'homme de Corleone impose son emprise sanglante à Cosa Nostra et la stratégie de la terreur à la société italienne. Non seulement il sauve sa peau, mais il se fait encore nommer sénateur à vie.

Incarné à merveille par un Toni Salviano, impassible et voûté, cynique et lapidaire, le personnage d'Andreotti, qui fut tour à tour baptisé "le Renard", "Belzébuth", "l'Inoxydable", le "Petit Bossu" ou encore "le Pape Noir", révèle et incarne toute l'étendue de la lutte conservatrice pour préserver l'Italie de la menace communiste, dût-il en coûter quelques petits arrangements meurtriers entre amis. On dira que la justice n'a pas tranché, ou pas vraiment, et l'on fera bien de regarder l'affaire en détail dans une série d'acquittements qui rappelle étrangement les acquittements en chaîne des procès de Cosa Nostra avant l'irruption, puis la pulvérisation de Giovanni Falcone (1).

En réalité, le film de Sorrentino est à la fois moins et plus. Moins, parce que la densité de l'intrigue relatée sur un rythme de mitraillette et de musique rock ou électro ne laisse le plus souvent émerger que la face noire d'un homme qui confesse avoir substitué les archives à l'imagination - plus utile, comme ultime avertissement, pour maintenir une certaine qualité de silence. Plus, car en s'extirpant du même coup de la guangue des faits, le film fixe un peu de l'intemporalité machiavélienne inhérente à tout pouvoir.

Quoi ? Que l'on sache, ni Mendès ni Deniau, et Rocard pas davantage que Jospin n'ont été présidents de la République. Il n'y eut, de ce côté-ci de la passion politique, que Mitterrrand, son passé arriviste et louche, sa brillante incarnation de l'espérance populaire, ces accointances obscures et ses amitiés coupables. Le même constat vaut pour l'autre côté de l'échiquier politique transalpin (encore faut-il se souvenir que le PSI finit par sombrer lui aussi dans l'affaire) : un observateur de la vie politique italienne avance qu'aujourd'hui encore 99 % des Italiens ont, sinon de la sympathie, du moins de l'admiration pour Andreotti, son intelligence et son humour.

C'est aussi à partir de ces années-là que Berlusconi, qui sera lui aussi accusé sans suite sinon de turpitudes, du moins d'affinités similaires, émerge avec Forza Italia et impose progressivement son emprise à la vie politique transalpine en blanchissant du même coup, et ses affaires, et ses amis. La démocratie à l'italienne, what else ?

La vérité est qu'à partir d'un certain degré d'ambition, tout homme politique devient non seulement un tueur en puissance, au moins au sens figuré, mais aussi l'incarnation d'une forme d'immunité amorale dont le tribunal serait non celui, toujours imbécile, de l'agitation populaire mais celui, imparfait mais acceptable, de l'Histoire quand les passions se sont estompées. C'est toujours le problème avec les démocraties, il faut attendre que ça passe. Les démocraties populaires oubliaient les procédures et ne faisaient guère dans le détail (2) ; les démocraties libérales perdent la main en s'enferrant dans le détail des procédures.

Nous voici donc orphelins et cyniques, faisant de la nation une extrapolation du canton, du monde un cantonnement de scouts au milieu du cyclone et de la politique un repaire de sacristains, ou de salauds.

Ne reste plus que la culture, ou la religion. La culture ? Comme les autres, qui ne résistent guère à la tentation d'un surcroît d'immortalité à moins qu'ils n'aient rêvé par là d'un peu plus de lumière, Andreotti confesse qu'elle a été une vocation manquée. Ce recours de dernière instance, ce pourrait être alors celui du Jugement dernier. C'est le sens du puissant monologue d'Andreotti qu'imagine Sorrentino lorsque se déchaîne la vindicte publique. Un soliloque précis et inspiré, maîtrisé et d'une violence sourde en même temps, qui résonne comme la profession de foi immémoriale de tout Roi nécessaire face aux contingences de ce sombre apostolat.

_____

(1) Voir là-dessus l'excellente enquête de John Follain, The Last Gofathers, Inside the Mafia's Most Infamous Family, St. Martin's Press, 2009.

(2) On lira à ce propos avec intérêt, pour une évocation tragi-comique récente, Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia, Albin Michel, 2009.

10/11/2008

Obama, la transparence et l'obstacle ("Governing is grey" : entretiens avec Galston et Bolton)

A Washington DC l'autre jour, dans les bars, les rues, aux portes de la Maison Blanche, c'était la liesse, en particulier parmi les jeunes et les Afro-Américains. William Galston, un ancien de la bande à Clinton et un des meilleurs experts de la politique démocrate (1) n'en a pas moins raison : la période qui s'ouvre avec la transition et l'arrivée aux responsabilités de Barack Obama s'annonce particulièrement difficile. Sous la houlette de John Podesta, le patron du Center for American Progress, trois mille nouveaux conseillers vont peu à peu prendre les commandes du pouvoir à Washington dans une situation très tendue.

D'un côté, des promesses d'ampleur en matière d'assurance santé, d'éducation, de redressement de l'économie, d'environnement, de retrait des troupes d'Irak ; de l'autre, un déficit estimé en 2009 à 1,2 milliard de milliards de dollars. Une des politiques emblématiques du changement annoncé porte sur la réorientation de l'économie en un sens mieux adapté au changement climatique - ce fut même, accompagné par l'inspiration remarquable d'Al Gore, l'une des signatures d'Obama au cours de cette campagne.

Mais comment faire quand les déficits se creusent à une vitesse record et que, par exemple, l'industrie automobile américaine est au bord de l'effondrement ? En janvier, l'équipe Obama n'aura pourtant que quatre semaines pour adopter un nouveau budget. Et l'on parle déjà d'un nouveau "stimulus", ce qui fait dire par ailleurs, avec un brin de cynisme, aux commentateurs conservateurs de l'American Enterprise Institute que nous serions entrés dans l'ère de "l'effet Cialis" permanent.

Or, les défis sont très loin de n'être qu'internes. Les Russes n'ont guère attendu avant de mettre la pression sur le nouveau président aux portes de l'Europe sur la question des missiles. La Chine, que l'on s'imagine à jamais propspère et pacifique, n'a connu au cours du dernier siècle qu'une vingtaine d'années stables à la suite de décennies de chaos. Au Moyen-Orient, l'Afghanistan est une nouvelle priorité - mais qui, en Europe, au-delà des effets de tribune, apportera sa part à ce nouvel effort de guerre aux côtés des Américains ? Un retrait d'Irak aurait aussi des conséquences catastrophiques sur la stabilité de la région, en ouvrant notamment un boulevard à l'Iran, qui pourrait aussi bénéficier de la volonté de dialogue du nouveau président, et du temps que cette ouverture pourrait lui faire gagner.

Sur ces questions extérieures, l'ambassadeur Bolton, ancien envoyé de Bush pour faire le ménage aux Nations Unies et mettre en pièce le multilatéralisme, n'y va pas par quatre chemins. Pour lui, parce qu'elle marque la fin du mandat de Bush sans ouvrir pour l'heure une confrontation directe avec Obama, la période de transition qui s'ouvre porte même le risque d'une intervention éclair d'Israël sur les installations nucléaires en Iran.

"Campaining is black and white, dit Bolton, but Governing is grey" - sans aucun doute. On aurait d'ailleurs tort de prendre Obama pour un idéaliste : il a compris la portée de l'idéal, ou plutôt il a porté efficacement la nécessité de réintroduire l'idéal en politique (2), c'est chez lui un vrai ressort mais, plus profondément encore, Obama est un pragmatique. C'est un Américain et pour un Américain, au-delà de la ligne de démarcation entre progressistes et conservateurs, il y a une différence essentielle entre ce qui marche et ce qui ne marche pas, et c'est aussi le critère clé de l'évaluation de toute politique publique par les citoyens aux Etats-Unis.

Toutes choses égales par ailleurs, on est tenté de faire un parallèle avec 1981 (y compris d'ailleurs sur la question de l'installation des missiles en Europe), ou plutôt avec la période 1981-83, en France, et c'est cette fois Galston qui a raison : Obama peut changer, infléchir ses choix, adapter sa politique aux circonstances - et il le fera, comme beaucoup d'autres avant lui, à commencer par Clinton en 1992. L'essentiel est qu'il reste attentif à expliquer ses choix. Le monde dans lequel il prend les commandes est un monde menaçant et, pour nombre de ses équilibres, ou de ses déséquilibres, menacé. Obama a su se faire aimer, il lui appartient désormais de se faire respecter. Cela n'ira pas sans sacrifices - ceux-là mêmes, l'a-t-on suffisamment noté ? que le nouveau président élu a mis au centre dans son discours à Grant Park le soir de la victoire.

__________
(1) Voir aussi ses analyses sur le changement apporté par Bill Clinton en 1992 sur oliveretcompagnie (rubrique Institut Montaigne), à la suite d'un précédent entretien avec lui en décembre 2007.

(2) Voir aussi, toujours sur oliveretcompagnie (rubrique leadership), une analyse de la victoire d'Obama autour d'entretiens avec Brent Colburn et Mark Penn.

04/11/2008

New deal, épisode 2 (Obama, c'est plié, tout reste à faire)

A suivre les analyses de John King, le stratège spécialiste de la carte électorale américaine sur CNN, l'affaire est bel et bien entendue malgré les doutes entretenus jusqu'à la dernière minute autour de multiples biais dans les sondages - un classique, en même temps qu'une nécessité financière du côté des grandes chaînes pour maintenir le suspens, donc l'audience jusqu'au terme d'une bataille qui s'achève avec un indéniable regain de vigueur des deux côtés.

Sans doute aussi un effet de cette sorte de conjuration du sort malheureux des derniers candidats démocrates, en particulier Al Gore, dont l'organisation mise en place par Obama a très clairement tiré les conséquences : les élections sont des guerres que l'on gagne avec des machines de guerre. Les Républicains avaient là-dessus plusieurs années d'avance, ils vont en avoir à présent quelques unes à rattrapper.

Même en supposant en effet McCain vainqueur dans tous les "battleground states" le candidat républicain serait encore très loin de pouvoir réellement inquiéter son rival démocrate. Focalisé sur la guerre en Irak, le commandant McCain a perdu la guerre intérieure ; il est passé à côté du "new deal" en gestation dans le pays dont la crise n'a fait qu'accélérer la nécessité.

Deux ans d'une bataille extraordinaire qui signe, pour McCain une histoire qui s'achève, pour Obama une épopée, et un destin en marche. L'un est reste centre sur lui, l'autre a parle pour le pays. Chemin faisant, comme le note avec justesse Joe Klein dans Time, Obama s'est transformé : il avait la constance et l'inspiration - son arme principale dans ce double affrontement -, il a gagné en épaisseur et, au-delà d'un instinct incontestable, en rapidité de jugement. Il a pris aussi quelques cheveux blancs au passage.

Mais après avoir embarqué le pays dans cette aventure conjuguée de l'audace et de l'espoir, après avoir martelé chaque jour sur chaque parcelle du territoire américain la nécessité de changer, le plus dur va commencer après-demain. Il a déjà commencé à vrai dire, il est en gestation quand les promesses de campagne renvoient non à un changement exogène ou "top down" mais à une prise en mains par les gens de leur destin.

Il y a, cette campagne le rappelle avec assez force, un puissant bénéfice psychologique dans les révolutions annoncées. Il y a, symétriquement, une fois la fièvre retombée, une nécessité implacable du mouvement et de la responsabilité.

Ceci encore, en forme d'un arrêt sur image avant que les choses ne repartent de plus belle, si du moins elles ont la bonne idée de ne pas finir tragiquement : isolé au milieu d'une estrade de campagne balayée par la pluie, prenant dans ses bras avec bonté une vieille femme blanche toute fragile, cédant à l'épuisement derrière des lunettes de soleil en route vers une nouvelle étape de campagne ou à l'émotion aujourd'hui de la perte d'une grand-mère aimante, il y a aussi de belles images d'Obama au cours de cette campagne, des images qui portent et qui, au-delà de l'enjeu, sont autant de symboles qui portent simultanément une nouvelle posture et un nouveau lien

__________
PS : Je participerai cette semaine, à partir de demain soir, à plusieurs réunions-débats à Washington DC autour de l'élection, dont je m'efforcerai de rendre compte sur ce blog.

25/09/2008

Sur Obama (4) Election ou rédemption ?

Premier réflexe lorsqu’il entre au Sénat, en janvier 2005 : former une équipe expérimentée. Pete Rouse, Karen Kornbluh, Samantha Power : quelques grandes figures de la mouvance démocrate rejoignent celui que New Statesman classe dans les « dix personnes qui peuvent changer le monde ». Obama participe à de multiples commissions : relations étrangères, santé, éducation, travail, retraites, sécurité nationale et anciens combattants. Sur le plan médiatique, il est cependant prudent et décline la plupart des quelque… trois cents sollicitations qui lui sont adressées chaque semaine. Il s’associe à des législations sur la grippe aviaire, sur la non-prolifération avec le sénateur Lugar, sur la moralisation de la vie politique avec Russ Feingold, il s’implique aux Nations Unies sur la question du Darfour. Peu à peu, il passe des questions intérieures vers les affaires internationales et voyage en Russie, au Moyen-Orient, au Kenya et en Afrique du Sud. Sur l’Irak, il présente un projet de retrait des troupes à partir de mai 2007 (Irak War De-Escalation Act). Au Kenya, il dénonce les rivalités ethniques dans le débat public et la corruption.

Son succès médiatique ne tarde pas à en s’en trouver conforté : « The Next President » titre Time Magazine en octobre 2006. Cela relève parfois d’une ferveur toute messianique. Un lecteur témoigne ainsi : « J’ai senti que dès que l’Amérique se réveillera de sa stupeur actuelle, ce qu’elle est certainement en train de faire, Obama pourrait être celui qui nous guidera le long de la route que nous avons oublié de suivre depuis si longtemps ». Avec lui, des questions qui étaient sorties du débat public comme la pauvreté et la redistribution des richesses ressurgissent parmi les démocrates progressistes. Certains expliquent la popularité d’Obama en utilisant l’image du test de Rorschach (psychodiagnostik) : sa personnalité serait suffisamment ouverte pour que chacun puisse y projeter sa propre histoire. Pour Eugene Robinson dans le Washington Post, son refus des alternatives trop tranchées (either-nor) « pourrait faire sortir la nation de ses divisions culturelles héritées des années 60 ».

Reste un risque : celui que sa forte popularité finisse par lui faire éviter tout sujet insuffisamment rentable, ou trop risqué, dans une approche commandée par le marketing politique. Parfois, on n’est pas loin de la magie, celle-là même dont parle le critique de cinéma David Ehrenstein en évoquant les « Nègres magiques » des grandes productions hollywoodiennes. Ainsi, pour Paul Street sur le site blackagendareport.com « Obama permet aux Blancs d’apaiser leur culpabilité et de ne pas se sentir racistes parce qu’ils votent pour un Noir, alors qu’ils veulent que rien ne soit fait pour lutter contre les injustices raciales ».

L’ascension d’Obama aurait-elle été trop rapide ? Cela réveille les craintes – certains, notamment au sein de la communauté noire, redoutent l’assassinat – et les critiques liées au manque d’expérience. Mais voyez les conseillers de Bush et « leurs siècles d’expérience » rétorque Obama, qui préfère mettre en avant les qualités de discernement et de clairvoyance. Côté conservateur, on se lâche. On rapproche Obama d’Osama, on fait remarquer que Barack rime avec Irak, on souligne la similarité de son deuxième prénom, Hussein, avec celui de l’ex-dictateur irakien... Robert Gibbs, son directeur de la communication répond : « On ne peut pas régler le problème de l’Irak en faisant campagne sur les deuxièmes prénoms des gens ». Ce qui est sûr, c’est qu’à lui seul Obama réveille l’intérêt des Américains pour le débat démocratique.

Une demi-douzaine de candidats noirs se sont déjà présentés pour devenir le premier président noir des Etats-Unis, de Jessie Jackson à Douglas Wilder sans qu’aucun ne soit parvenu à gagner l’investiture, peut-être en raison de la « skizophrénie raciale des démocrates » dont a parlé Salim Muwakkil (In These Times, 2 août 2007). C’est le 10 février 2007 qu’Obama se présente officiellement à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle. Selon David Mendell (Obama : From Promise to Power), Obama suit, depuis qu’il est entré au Sénat, une stratégie bien établie avec l’aide de ses proches, notamment de David Axelrod, son bras droit et ami de longue date. Un objectif avait été établi par trimestre : mettre une équipe sur pied d’abord, puis se familiariser avec les hommes politiques de Washington, écrire son deuxième ouvrage et enfin lancer son Political Action Committee, un organisme privé permettant de récolter des fonds.

Il avait été convenu au cours de cette période d’éviter de faire des vagues au plan médiatique, de garder ses distances avec la presse pour contrôler son image et éviter la perception d’un homme politique « très à gauche ». Comme sous d’autres latitudes en effet, si une élection primaire se gagne aux extrêmités du parti, l’élection présidentielle se gagne au centre. Mais Obama est-il vraiment prêt ? L’ascension est certes rapide mais, ayant grandi dans les années 70, il incarne une nouvelle génération d’hommes politiques post-baby boom. Il est le citoyen universel, en phase avec la mondialisation. « L’Amérique du XXIe siècle est fascinée par ce que représente Obama. Il est peut-être, malgré lui, écrivent les auteurs, l’image dans laquelle une partie de la société aimerait se reconnaître. Au-delà de l’homme et de son programme, l’Amérique aime ce symbole. Elle aime ce qu’il dit d’elle. Elle a soif de cette rédemption qu’il incarne ».

24/09/2008

Sur Obama (3) La politique comme sport de contact

En 1996, une opportunité se présente lorsqu’un siège devient vacant au Sénat de l’Illinois dans la 13ème circonscription du South Side. Obama a alors 35 ans et sa carrière politique est lancée. Progressiste dans une assemblée à majorité conservatrice, il s’impose, au-delà des coups à prendre, par sa capacité à élaborer des compromis. Lorsque la majorité devient démocrate, il est nommé président de la commission de la santé publique et des services sociaux. Il fait passer, dès la première année, vingt-six projets de loi. Pour lui, les petites victoires sont préférables à la défense de grands idéaux qui ont peu de chance de voir le jour. Sa méthode ? « Un bon compromis, une bonne législation, c’est comme une belle phrase. Ou un beau morceau de musique. Tout le monde peut le reconnaître. Ils se disent : « Oh, ça marche. C’est sensé ». Cela n’arrive pas souvent en politique, mais ça arrive ».

L’ayant remarqué à l’occasion d’une collecte de fonds, John Kerry l’invite à prononcer le discours-programme (keynote speech) lors de la convention démocrate de Boston le 27 juillet 2004 (c’est dans les mêmes circonstances qu’un autre présidentiable, Bill Clinton, avait été lancé en 1988). « Ne gâche pas tout mon pote » lui avait lancé Michelle alors que Barack lui confiait sa nervosité avant de prendre la parole. Tonnerre d’applaudissements, louanges médiatiques : du jour au lendemain, Obama s’est révélé à l’Amérique.

Après avoir échoué pourtant en 2000 dans la course à l’investiture démocrate pour la Chambre des Représentants, Obama tente de nouveau sa chance en 2003 pour un poste au Sénat cette fois. Les autres candidats démocrates semblent plus qualifiés que lui, et on lui prédit quelques difficultés dans les zones rurales du sud de l’Etat où, comme le suggère un journaliste, « la réaction courante face à une personne de couleur est de remonter les vitres de sa voiture ». Obama a cependant de la chance : ses concurrents démocrates, puis son adversaire républicain, Jack Ryan, se décrédibilisent. Le jeune candidat triomphe, y compris en défendant le libre-échange auprès d’un auditoire de syndicalistes (« Tous ces gars portent des Nike et achètent des Pioneer. Ils ne veulent pas que les frontières soient fermées. Ils veulent juste s’assurer que leurs familles ne seront pas détruites » confiera-t-il à ceux qui lui reprochent alors cette position).

Le 2 novembre 2004, il gagne avec plus de 70% des voix contre 27% à son adversaire et devient le troisième Noir à siéger au Sénat depuis l’époque de la Reconstruction (à la fin du XIXe siècle) : c’est la victoire la plus écrasante de toute l’histoire électorale du Sénat américain. On a même vu des fermiers blancs arborer le badge « Obama », d’autres attendre pour lui serrer la main : « Je connais ces gens, ce sont mes grands-parents » explique Obama. Il apparaît de fait comme un candidat « exotique », en tout cas non menaçant vis-à-vis des Blancs, et relativement inclassable, peu marqué idéologiquement. Quatre électeurs républicains sur dix ont voté pour lui et neuf Afro-Américains ont voté pour lui alors que son adversaire était noir lui aussi. « Ce que nous avons montré, souligne Obama en reconnaissant qu’il a eu de la chance, c’est que nous pouvons être en désaccord sans être ennemis ». En tout cas, il reçoit dans la foulée une avance de 1,9 millions de dollars pour écrire d’autres livres après ses mémoires, il peut alors rembourser tous ses prêts et acheter une maison à Hyde Park.

23/09/2008

Sur Obama (2) South Side vs Wall Street

Dans les années 80, Wall Street est en pleine expansion. Au lieu pourtant de céder à la tentation des portes dorées, Barack court cinq kilomètres tous les jours, jeûne le dimanche et observe la face cachée de la ville. En 1983, il est licencié de science politique avec une spécialisation internationale. Ses premières tentatives pour être embauché par des organisations oeuvrant dans le domaine des droits civiques ne rencontrent pourtant guère de succès. Il prend du coup un poste de conseiller financier. Confortable mais bref : il y met fin bien vite lorsque lui revient son ambition de servir. C’est Marty Kaufman, présidente de The Calumet Community Religious Conference de Chicago qui l’embauche comme animateur social, en charge d’organiser des programmes de formation pour les habitants des quartiers pauvres, ceux-là mêmes qui « avaient abandonné l’espoir qu’un homme politique puisse vraiment améliorer leurs vies. Selon eux, un tour de scrutin (…) était simplement un ticket pour un bon spectacle ». 10,000 $ par an pendant trois ans, plus une prime de 2000 $ pour s’acheter une voiture. Il tombe amoureux de Chicago. C’est là, peu de temps avant de repartir peaufiner sa formation à Harvard en 1988 qu’il assiste au sermon du révérend Wright, The Audacity of Hope.

A Harvard, Barack obtient son J.D. degree magna cum laude avec les félicitations et est nommé en 1990 président de la prestigieuse revue de droit, la Harvard Law Review, le premier président noir en plus de cent ans d’existence de cette publication alors qu’il n’a pas encore trente ans. De retour à Chicago, il décline de nouvelles offres d’emploi très bien rémunérées et entre chez Miner, Barnhill & Galland, un cabinet spécialisé dans la défense des victimes de discriminations. Il continue parallèlement à enseigner le droit constitutionnel à la Chicago Law School. « Vous aurez toutes opportunités nécessaires quand vous serez diplômés. Et il sera très facile pour vous d’oublier toutes vos belles idées progressistes et d’aller courir après les gros salaires, les beaux costumes et tout ce que la culture de la consommation vous dira d’acheter. Mais j’espère que vous n’abandonnerez pas facilement vos idéaux. Il n’y a rien de mal à gagner de l’argent, mais orienter sa vie autour de cela dénote une absence d’ambitions » dit-il alors à ses étudiants.

A l’été 1989, il rencontre Michelle Robinson, qui deviendra sa femme. Issue d’une famille ouvrière de Chicago, Michelle, née en 1964, se décrit elle-même comme « une fille noire typique du South Side ». Mais elle a fait Harvard elle aussi et a, comme Barack, privilégié le service public – elle deviendra d’ailleurs vice-présidente d’un grand hôpital de Chicago. Alors que beaucoup d’Africains-Américains qui ont réussi choisissent d’épouser des femmes blanches, comme un symbole de leur réussite sociale, Barack épouse Michelle en 1992 – un choix d’une Brown sugar qui a réconforté les femmes noires dans tout le pays, confiera l’une d’elle – à la Trinity United Church of Christ devant le révérend Jeremiah A. Wright. Le couple a deux filles, Malia Ann, née en 1999, et Sasha, née en 2001.

Ils deviennent un modèle pour la famille noire américaine, une famille qui souffre avec seulement 36 % des enfants noirs vivant avec leurs deux parents. Est-ce parce que le mariage est perçu par les hommes noirs comme une contrainte ? Est-ce la peur d’un statut socio-économique souvent inférieur à celui de leur compagne ? La conséquence d’une éducation à l’indépendance très marquée chez les femmes noires ? Ou encore un phénomène lié au fort degré d’incarcération chez les hommes noirs ? Les interprétations proposées par les sociologues varient. Alors que d’autres femmes noires ont imposé une voie différente à leurs époux – ainsi de la femme de Colin Powel empêchant celui-ci de se présenter à l’investiture suprême en 1996 de peur qu’il ne se fasse tuer – Michelle accepte finalement de renoncer à sa propre carrière pour soutenir Barack. Commentaire du sénateur : « C’est quelqu’un qui est fier de mes réussites et qui me soutient dans tout ce que je fais, tant que je continue à sortir les poubelles et à lire des histoires aux enfants le soir ».

Sur Obama (1) Les ressources de l'identité

Rien qui n’évoque mieux l’effervescence politique actuelle aux Etats-Unis que le mot de Tocqueville mis en exergue à l’ouvrage de François Durpaire et Olivier Richomme, "L'Amérique de Barack Obama" (*): «Ce qu’on ne saurait comprendre sans en avoir déjà été le témoin, c’est l’activité politique qui règne aux Etats-Unis. A peine êtes-vous descendu sur le sol de l’Amérique que vous vous trouvez au milieu d’une sorte de tumulte ». Or il est sûr que l’émergence d’Obama à travers la campagne présidentielle contribue pour beaucoup à ce regain de mobilisation pour la politique en Amérique et d’intérêt pour l’Amérique. « L’Amérique de Barack Obama » est un livre bien documenté, nécessaire et opportun, qui représente une bonne première référence française sur le sujet. Il donne les premières clés factuelles pour saisir en même temps la montée en puissance du sénateur de l’Illinois, les lignes de force socio-politiques du pays et la dynamique née de l’interaction entre le projet d’Obama et l’Amérique de George Bush tant il est vrai qu’une élection est une rencontre entre une personnalité, une vision et une nation.

Les plus grandes ambitions politiques naissent-elles d’un manque de père ? C’est la thèse que défendent certains psychanalystes et que semble attester le titre de l’autobiographie d’Obama, Dreams from my Father. Barack Obama naît le 4 août 1961 à Honolulu, d’un père kenyan, jeune étudiant en économie qui passera ensuite par Harvard, et d’une mère blanche, Ann Dunham, qui a en réalité des origines mélangées, à la fois irlandaises, écossaisses et cherokees – c’est une lointaine descendante de Jefferson Davis, originaire de Wichita (Kansas). Ses parents se séparent lorsqu’il a deux ans, et sa mère se remarie avec un étudiant indonésien et la nouvelle famille s’installe à Djakarta où naît Maya, la demi-sœur de Barack.

De 1967 à 1971, il fréquente l’école publique locale où se mêlent jeunes chrétiens et musulmans. Les conditions de vie ne sont pas faciles : comme la famille n’a pas les moyens de le mettre à l’International School, c’est sa maman qui, tous les matins, vient dans sa chambre à quatre heures pour lui donner trois heures de cours avant que ne démarre la journée. A dix ans, « Barry » est envoyé à Hawaï, chez ses grands-parents pour suivre une meilleure scolarité à l’école Punahou, où étaient inscrits autrefois les enfants de la famille royale. Un territoire très métissé où Barack est cependant perçu comme un Noir. Commence alors une adolescence marquée par un malaise identitaire certain. Il ne reverra qu’une fois son père avant que celui-ci ne meure en 1982 d’un accident de voiture ; et c’est avec sa mère, qui prépare alors un master en anthropologie, qu’il s’installe. Une mère qui lui transmet les valeurs héritées de la période des droits civiques : tolérance, égalité, combat en faveur des défavorisés.

Le basket, dont l’intérêt pour lui remonte à un cadeau de Noël de son père, est un refuge et une école dans lequel il apprend à ne pas montrer ses émtions, surtout la peine et la peur – cela reste aujourd’hui, paradoxalement, une caractéristique de son charisme. Il n’en devient pas moins « une caricature de l’adolescent noir, lui-même caricature de la virilité américaine fanfaronne ». Selon Cornel West, professeur d’études afro-américaines à Princeton, être « bad » pour les jeunes Noirs, c’est affirmer par la provocation une identité subversive au sein d’une culture blanche majoritaire vécue comme hostile. Le jeune Barack n’échappe pas aux insultes racistes ; il découvre même la peur qu’inspirait à sa grand-mère les mendiants noirs selon un stéréotype bien établi aux Etats-Unis. Après le lycée, c’est l’Occidental College de Los Angeles à 18 ans, qui ne change rien encore à cette errance identitaire, et son initiation aux drogues – le piège tendu à la majorité des adolescents noirs, le rôle que l’on s’attend à les voir tenir – qu’il confessera d’ailleurs ouvertement dans son autobiographie, faisant le pari, réussi, de la portée éducative de cette confession. « Les jeunes gens qui sont dans une situation difficile doivent savoir que l’on peut faire des erreurs et s’en sortir » confiera-t-il ainsi en 1995.

Dans ce nouveau melting-pot où les engagements marxistes et féministes se mêlent à la diversité des ethnies, Barry reste pris entre deux mondes. La rencontre avec une étudiante, Regina, l’incitera à se révéler et à improviser, en pleine fête étudiante, son premier discours contre l’apartheid. « Ça me donne l’impression d’être important. Parce que j’aime les applaudissements. Ça me donne des frissons. C’est tout » confessera-t-il ensuite pour prendre de la distance avec ce premier engagement. Toujours cette peur de n’avoir sa place nulle part car, dit-il, « mon identité ne pouvait pas s’arrêter à ma race ». Barry revendique alors son prénom, Barack, que Regina trouve « beau et authentique ». En 1981, Barack quitte alors Los Angeles pour entrer à Columbia, New York.

_____
(*) Et dont cette série de notes rend compte.

04/06/2008

(This is our time) Obama, la victoire et la guerre

Il y a, bien sûr, une satisfaction évidente à voir s'accomplir ce soir à Saint-Paul, Minnesota, ce qui était annoncé depuis quelques semaines déjà dans la primaire américaine. Avec sa victoire dans le Montana et, à 23h00, près de 2,132 délégués comptabilisés contre 1,925 pour Hillary Clinton, Barack Obama dépasse le seuil requis des 2,118 délégués, passe une étape décisive et devient, par la même occasion, le premier candidat africain-américain à obtenir la nomination d'un grand parti dans l'élection présidentielle américaine.

"Evidente" est le mot, puisque l'annonce ce soir par CNN n'était plus, lorsqu'elle a été faite en début de soirée, de l'ordre de la surprise. Evidente, de fait, comme la confirmation d'un long processus dans lequel, inéluctablement, les faits finissent par confirmer l'appel. Evidente comme l'alchimie irrésistible de l'arithmétique et du verbe. Evidente, malgré la force de frappe, désormais prête à se déchaîner de la "Republican Noise Machine", comme une victoire annoncée en novembre, si du moins Barack Obama ne se fait pas descendre d'ici là (cette étrange et persistante appréhension parfois, en captant de-ci de-là les images de ses meetings à la télévision, qu'il prend à ces contacts autant d'énergie que de risques, et que le pire peut advenir à tout moment).

On était loin pourtant, dans l'immense stade de Saint-Paul, de l'autosatisfaction. Ce qu'a fait Barack Obama ce soir a été naturellement de célébrer sa victoire en soulignant, en premier lieu, le rôle de son épouse et de son équipe de campagne qui a, de fait, bâti une des organisations politiques parmi les plus performantes du genre au cours de ces dernières années. Cela a été bien sûr aussi de souligner l'apport positif d'Hillary Clinton au service du pays avec, un peu plus palpable dans l'air à la suite des tractations des derniers jours, l'esquisse d'une sortie honorable pour le sénateur de New York si elle venait à prendre la charge du dossier de l'assurance santé dans une future équipe gouvernementale.

Mais, pour ceux qui doutaient encore de sa lente mais sûre montée en puissance tout au long de la campagne du fait d'une sérénité affichée, doublée d'une honnêteté bien singulière en politique, qui finissait par donner à certains le sentiment d'une insuffisante combativité, ce qu'a surtout fait Barak Obama ce soir, à Saint-Paul, où se déroulera en septembre la convention républicaine, au milieu d'un stade bondé quand le candidat républicain peine tant de son côté à mobiliser autour de sa personne, - et en se payant même le luxe de lui rendre d'abord hommage à titre personnel pour ses états de service - c'est une véritable déclaration de guerre.

"America, this is our time !" lançait Obama ce soir avec force. Le commandant Mc Cain a beau avoir tenu bon lors de la guerre du Vietnam et s'efforcer de maintenir le cap de la guerre en Irak, la partie s'annonce plus difficile pour gagner, cette fois, la bataille de l'Amérique.

16/04/2008

Obama, un nouveau modèle de leadership pour notre époque (2) Le bon, la brute ou le leader ?

Que peut apporter ce modèle au monde ?

Si Obama confirme son leadership sur le camp démocrate, remporte l’élection de novembre et agit par la suite conformément à ce qu’il déclare, cette réussite, après deux mandats de George Bush vécus par beaucoup d’Américains comme un gâchis au plan tant intérieur qu’extérieur, offrira bien sûr la chance d’un autre positionnement des Etats-Unis, plus ouvert, moins unilatéral, bref, moins caricatural.

Au-delà des dossiers géopolitiques du moment, ce modèle pourrait aussi, pour ainsi dire par contagion, inspirer d’autres démarches progressistes renouvelées, capables par davantage d’attention aux faits comme par une inspiration juste parce que longuement mûrie au contact des réalités sociales, de mieux dépasser les antagonismes, d’associer mobilisation collective et responsabilisation individuelle, de représenter encore un ancrage possible pour un multiculturalisme à la fois tolérant sur les mœurs et exigeant sur les principes.

Si l’on associe de surcroît au sénateur de l’Illinois sa femme, Michelle, reconnue par nombre d’électeurs américains comme une personnalité elle aussi exceptionnelle – voyez encore le discours qu’elle a prononcé le 16 mars à Villanova (Pa) –, c’est un modèle doublement neuf, complémentaire, que donne à voir la montée en puissance de Barack Obama, et qui laisse ainsi également entrevoir une intelligence plus complète et des rapports plus mûrs entre les sexes.

Que nous dit-il enfin sur la France ?

En nous invitant à porter un regard sur l’Hexagone à la fois attentif et distancié, ce modèle fait aussi apparaître, en creux, quelques unes de nos faiblesses en matière de leadership, qu’il soit d’ailleurs de droite ou gauche. Il en va du changement chez nous comme des westerns en Amérique : pas plus que « le bon » ne sait entraîner, « la brute » ne peut rassembler. Or, si « le truand » n’est jamais une bonne option, la question du leader, des leaders, est bien en revanche une question posée avec acuité aujourd’hui à la société française.

Ce nouveau modèle de leadership fait d’abord ressortir le fait que nous sommes, nous aussi, un pays profondément clivé et figé sur des antagonismes anciens qui peinent à faire davantage de place au pragmatisme et à l’innovation. Il y a là, à l’évidence, aussi bien un déficit de méthode qu’un passage de relais difficile de la génération du baby boom à celle d’après Mai 68. La capacité de ce nouveau leadership à la fois à rassurer et à réintroduire de la confiance révèle aussi la primauté des peurs au sein de la société française et cette propension assidue au découragement et au cynisme plutôt qu’à l’expérimentation et à l’action.

Bref, d’un peu plus loin qu’avec notre focale habituelle, l’émergence entraînante du nouveau style de leadership que représente Barack Obama ne fait ressortir qu’avec davantage de force encore notre difficulté à renouveler nos références démocratiques et à impulser de nouvelles dynamiques, dans lesquelles la réforme ne serait pas l’ennnemie du plus grand nombre ; c’est là d’ailleurs tout l’enjeu de la feuille de route que représente le rapport Attali qui cristallise bien, de fait, cet enjeu de génération.

Ainsi, l’engouement perceptible dans notre pays pour Barack Obama ne représente-t-il pas seulement l’attente d’une Amérique nouvelle. Il exprime aussi, chez nous, avec vigueur le besoin de dépasser les vieux clivages inopérants dans un monde en mouvement.

15/04/2008

Obama, un nouveau modèle de leadership pour notre époque (1) Diriger par l'exemple

Vous pouvez également consulter cet article sur nonfiction, le portail des livres et des idées, dans la rubrique "actualité des idées".
_____
Est-ce l’effet d’un nouveau sortilège démocratique orchestré par ses stratèges, ou bien assiste-t-on réellement, avec la montée en puissance de Barack Obama, à l’émergence d’un nouveau type de leadership ? A en croire les progrès spectaculaires et constants enregistrés par le sénateur de l’Illinois de vote en caucus, une nouvelle manière, convaincante, de faire de la politique – et même, chez les plus jeunes, de donner envie d’en faire –, est bien en train de s’affirmer aux Etats-Unis en brouillant les lignes des catégories si familières aux Américains. Sur l’ensemble des questions qui se posent avec acuité à la société américaine : récession, guerre en Irak, immigration, éducation qui, toutes, se rapportent en fin de compte à la pertinence actuelle et future du « rêve américain » pour les gens ordinaires, Barack Obama convainc autant par un discours qui sonne juste que par un pragmatisme qui rassemble.

De quoi est fait ce nouveau leadership ?

Contrairement à l’image que véhiculent ses adversaires d’un rhéteur inspiré, déconnecté du réel, Barack Obama s’impose d’abord par sa capacité à faire prévaloir le pragmatisme sur l’idéologie. Pour si insuffisantes qu’elles puissent paraître au regard du système en vigueur dans notre pays, les améliorations apportées, lorsqu’il n’était que sénateur de l’Ilinois, sur la question de la peine de mort, en donnent une illustration claire . Au-delà des sujets, ce qui est essentiel ici, c’est la capacité à passer des compromis pour aboutir à des progrès, même limités, plutôt qu’à tenir des discours intransigeants qui ne déboucheront sur aucune avancée réelle – une voie dont le projet de réforme du système de santé porté par Hillary Clinton en 1994 reste un exemple-type. Or cette capacité à élaborer des compromis est plus décisive encore dans le système institutionnel américain, dans lequel bien peu de réformes sont en réalité possibles sans un minimum d’accord bipartisan .

Un autre élément-clé pour saisir la portée du nouveau modèle incarné par Obama est l’approche de la question de l’identité. Au rebours de la dominante sécuritaire défendue tant par les conservateurs américains que par nombre de responsables politiques au sein des démocraties occidentales, ce que propose le candidat démocrate sur ce thème – que l’importance de l’immigration clandestine rend, aux Etats-Unis, particulièrement sensible –, ce n’est pas un traitement statique, mais une approche dynamique. Ce qui compte aux yeux d’Obama, ce n’est pas tant l’ancrage historique ou les origines ethniques que la remise en mouvement de la société qui doit permettre de retrouver le rôle intégrateur qui a fait la force de l’Amérique par le passé.

"Lead by the example"

La capacité d’Obama à proposer des compromis et à mettre en mouvement la question de l’identité aurait pourtant une portée limitée sans un style personnel qui donne force et cohérence à l’ensemble. Il y a d’abord ce qui vient de sa génération : jeune, Obama apporte, presque en lui-même, un regard neuf sur des questions qui, bien qu’anciennes, n’ont pas pour autant été dénouées – l’exemple le plus spectaculaire étant bien sûr celui de la question raciale si justement mise en lumière et en perspective par le sénateur de l’Illinois dans le discours qu’il a prononcé le 18 mars dernier à Philadelphie.

L’approche du changement comme dynamique à construire plutôt que comme programme clé en main entre également dans ce cadre. Loin d’une promesse d’assistance indéfinie, elle ne va pas – c’est l’apport essentiel de l’Amérique à toute sensibilité progressiste – sans un appel vibrant à la responsabilité pour que chacun trouve l’énergie de prendre sa destinée en main. C’est à tort, là encore, que l’on fait parfois d’Obama une sorte de prêcheur envoûtant les foules : le charisme est bien là, mais sa générosité consiste bien davantage à inspirer ou à inciter qu’elle n’est de l’ordre de la promesse – ou, si promesse il y a, il revient bien à chacun de contribuer à la réaliser.

C’est, au fond, un modèle équilibré de leadership qui se dessine sous nos yeux, à la fois convaincu et posé, ambitieux et humble. Sa vertu cardinale, c’est l’exemple. « Lead by the example », diriger en montrant l’exemple : c’est d’ailleurs ainsi que les Américains caractérisent cette dimension essentielle de tout leadership et que le parcours d’Obama, de ses origines mélangées à ses études brillantes, de son engagement de terrain à ses premiers combats, donne à voir avec tant de force et d’entraînement.

Au-delà de l'Amérique, que peut apporter ce nouveau modèle au monde ? Et que nous dit-il sur la France ?

Toutes les notes