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16/05/2013

L'oeuvre à nu : Tamara de Lempicka ou l'infortune du vice

Il y a dans l'histoire de l'art des noms qui se sont perdus tout en laissant dans leur sillage une empreinte mêlée de mystère et de soufre. Celui de Lempicka doit en partie sa notoriété diffuse à la marque éponyme de parfum. L'exposition que lui consacre la Pinacothèque vient faire justice de cet oubli.

Justice ? Ses portraits sont pourtant médiocres. En voulant peindre la vertu - voyez la série des voiles -, Tamara ne sait peindre que le vice. Les visages sont lourds, les regards globuleux, mauvais ou perdu. Les dessins ne manquent pas de sobriété, mais d'inspiration. Les scènes de rue (un vieillard, un joueur de mandoline, etc) ratent leur sujet. Ce n'est pas son univers. Les scènes familiales, de même, sonnent faux. Les natures mortes s'en sortent mieux grâce au singulier effet de relief qu'elles parviennent à produire.

Mais le vrai sujet de Tamara de Lempicka, ce sont les nus, en particulier les nus de femmes - on ne compte qu'un seul homme dans cette série, d'ailleurs exposée à l'écart comme était abrité jadis l'enfer dans les bibliothèques. On pense au Lourdes et lentes d'André Hardellet. Mais il y avait du jeu, de la fantaisie chez Hardellet quand tout ou presque ici vire au grotesque. Il faut en art s'amuser ou sublimer : Lempicka ne fait ni l'un, ni l'autre, et entraîne du coup une peinture toute d'obsession homosexuelle dans sa chute.

Même au temps du mariage pour tous, le Double "47" fait peur. Le Nu adossé I ne trouve pas sa place, les Deux nus en perspective flottent entre l'art et la vie, sans vraiment choisir leur camp. Les dessins sont pesants : à quelques exceptions près - la hanche sublime du Nu debout de face, la fesse rigolarde du Nu debout, de dos par exemple -, c'est le masculin qu'ils cherchent dans la représentation du féminin.

La Tunique rose reste massive, mais la représentation de la femme s'y adoucit cependant entre les courbes et les drapés. Le regard, chez Lempicka, ne peut pas porter la douceur ; au moins exprime-t-il ici une relative neutralité. La Belle Rafaëla parachève la série. Ce qui était ailleurs outrageusement massif devient lourd au sens de la densité sensuelle qui préfigure l'abandon. La version en vert me semble meilleure par le degré supérieur de polissage et de fondu auquel elle atteint.

Il reste cette histoire avec le grand Gabriele D'Annunzio. Elle rêvait d'interviewer le grand homme, il voulait baiser la chroniqueuse. Ce malentendu passionnel qui anima le Carlton durant quelques jours donna lieu à une correspondance qui finit ici en alcôve artistique, burlesque à défaut d'être renversante. Ce n'est tout de même pas Nietzsche et Salomé. Cocktail rafraîchissant par ailleurs pour le vernissage. On ne peut pas aller dîner chez Senderens, à côté, tous les soirs.

06/05/2013

L'intégration ou le chaos (Arthuis et les Wisigoths)

Lorsque la Grèce a intégré l'euro, les décideurs économiques européens avaient conscience qu'elle n'était pas au niveau des standards de l'Union européenne. La fuite en avant de l'économie espagnole ou l'absence de contrôle prudentiel sérieux en Irlande ne faisaient pas davantage mystère. Mais c'est comme si pour Jean Arthuis, qui planchait dernièrement sur le sujet devant la fondation Concorde, "l'euro avait agi comme un anesthésiant".

Dans ce contexte, si la crise des subprimes n'a pas eu d'impact majeur sur l'Europe, la crise des dettes souveraines a agi, à partir de 2009, comme un puissant révélateur des déséquilibres des finances publiques à la fois au sein de la plupart des pays européens, mais aussi entre un Nord excédentaire et un Sud déficitaire. "L'addiction à la dépense publique" va alors de pair avec l'absence de réformes structurelles (financement de la politique familiale, droit du travail, inflation des normes, etc) et de discipline budgétaire pour créer une situation européenne bloquée, critique et incertaine.

Seule issue, selon l'ancien ministre des Finances qui fut chargé par François Fillon d'une mission sur l'avenir de l'euro : mettre en place un véritable gouvernement économique européen incluant tous les pays de la zone euro. Il s'agit, en d'autres termes, de faire de cette zone le coeur d'un véritable fédéralisme, sur le modèle américain dans lequel l'union budgétaire a préfiguré une union plus étroite entre ses membres.

Le mécanisme européen de stabilité, doté de 80 milliards, peut y aider à condition que chacun prenne bien la mesure de ses obligations, notamment de surveillance de ses partenaires eu égard aux règles du pacte de stabilité et de croissance élaboré pour accompagner la mise en place de la monnaie unique. "Je n'ai pas fait mon travail" avoue ainsi humblement celui qui dirigea la commission des finances du Sénat et qui ne prit la mesure que tardivement de cette obligation au contact des principales capitales économiques européennes.

Il y a chez Jean Arthuis un mélange redoutable, à la fois lucide et tranquille, de bon sens paysan et de maîtrise technocratique dans lequel le président du Conseil général de la Mayenne, ministre des finances, déploie un discours réformateur proprement français, simultanément conservateur et critique, prudent et révolutionnaire. "Il faut un séisme sans qu'il nous emporte. J'ai conscience que ça ne va pas être simple..." avoue-t-il.

En mesurant, de son fief mayennais, l'effet multiplicateur des conservatismes conjugués des cabinets et des terroirs, on dirait presque qu'il s'en amuse. En quoi Houellebecq a peut-être raison de dire que "La France, c'est pas mal quand on est vieux".

27/04/2013

Pique-niquer ou libérer la France (de Gaulle aux Buttes-Chaumont)

Dans les années 60, des ethnographes déboussolés qui se désespéraient du matérialisme des Sauvages se rabattirent en bandes sur la Province. Cette mauvaise foi entêtée aux quatre coins de la planète donna la nausée aux amateurs d'authentique. Du cambroussard abandonné, l'on fit le nouveau héraut de la modernité. Passant un peu plus tard du statut d'explorateur à celui de touriste, ils finirent dans les aéroports, ou dans les grandes écoles. Ce qu'il y a de bien avec la reproduction, c'est qu'elle s'applique également aux primitifs et aux élites.

Je note que cette quête s'arrêta cependant tout net à l'entrée des Buttes-Chaumont. Le premier dimanche de beau temps, il faut rester chez soi. Faute de quoi, on a vite fait de se retrouver à pique-niquer dans un parc en famille, au milieu des milliers d'imbéciles qui eurent la même idée lumineuse. 

Vingt ans que l'on n'y avait mit les pieds : il ne faut revenir sur ses pas qu'avec circonspection. Pas le moindre mètre carré de libre. Un déluge de paniers garnis au milieu d'un gazouillis de commentaires ininterrompus - au choix, sur le mariage pour tous, le changement climatique ou l'évasion fiscale. Un vrai réseau social, en pire. Ce dimanche qui voulait prendre l'air finit par prendre l'eau (pareil un peu plus tard en descendant le canal Saint-Martin, un autre grand havre de paix dominical).

Restait à faire la sieste entre deux jeux d'enfant ou bien à contempler le lac en contrebas depuis l'avenue de la Cascade. Une scène qu'on croirait davantage tirée de chez Friedrich que de chez Lichten. Le sombre aplomb de la falaise au pied du promontoire l'emporte sur les couleurs encore engourdies de la saison. C'est Etretat qu'on dirait, plus que les Buttes-Chaumont. Mais si à Etretat, on peut noyer le poisson, impossible ici d'échapper au raz-de-marée. 

"Ah ! c'est la mer..." disait de Gaulle descendant les Champs en libérant la France, du haut de son blindé. On se dit la même chose en fuyant les Buttes, un jour de crise, derrière une poussette. 

08/04/2013

La halle et la nef (la prophétie de Tarun)

Quoique d'abord paisible quand on y accède par la rue Vivienne en croisant la rue des Petits Champs par le nord, le jardin du Palais royal est plutôt agité le dimanche entre les déambulations des touristes et les jeux des enfants. Les choses ne s'arrangent guère en ressortant rue Saint-Honoré, coincée à cette hauteur entre le trafic du Louvre et celui de la rue de Rivoli. Une exposition de robes de créateurs, protégées sous des bulles de verre, a beau y faire un écho rafraîchissant à ce que l'on trouve parfois l'été à Chicago sur Michigan Avenue, cela ne divertit qu'un temps du brouhaha ambiant en plein coeur de Paris.

En tournant sur la gauche lorsque l'on sort du Palais, on remonte la rue Saint-Honoré qui finit par prendre des allures de ruelle quelque centaines de mètres plus haut, en avançant vers les Halles. On redoute en passant l'effet qui s'annonce désastreux du projet d'aménagement architectural en cours, qui semble nous enfoncer un peu plus dans la médiocrité béate des projets sans âme. C'est comme si la dialectique du lieu et de l'édifice posée par Renzo Piano sous d'autres latitudes avait été oubliée - ce qui suffirait en soi à militer gaillardement pour la diversité culturelle et, plus encore, pour l'intelligence culturelle au sens de la connivence que tout projet de cette nature devrait créer entre l'histoire, les espaces et les gens.

Contraint de traverser les Halles pour éviter l'entonnoir auquel mène la palissade des travaux de la rue Berger qui conduit via la rue du Pont Neuf sur Rivoli, on se retrouve ainsi nez-à-nez avec Saint-Eustache. Y entrer par le porche sud depuis la rue Rambuteau ne prend que le temps d'un demi-tour. On déambule lentement par le tour de la nef et les chapelles latérales tandis qu'un concert d'orgue s'y prépare pour le soir. L'on peut s'asseoir autour du coeur, un peu à l'écart, suivant en cela la distribution clairsemée des solitudes tantôt recueillies et tantôt distraites qui habitent le lieu. Quelques instants de plus, et l'on se retrouve soudain pris par cette sorte de majesté hiératique et apaisante qui nous saisit avec l'évidence d'un commandement naturel. On rapporte qu'avant sa conversion, Eustache, qui vécut sous Hadrien, se prénommait Placide.

Les cathédrales, jadis, enseignaient aux paroissiens les épisodes de la Bible comme en un livre ouvert et imagé, accessible aux esprits les plus simples. Elles sont devenues aujourd'hui l'ultime refuge des métropoles. Professeur de stratégie à Harvard, Tarun Khanna projetait, un jour de jogging à Dehli, le même raisonnement sur l'Inde contemporaine. Ce qui manquait cruellement aux passants au milieu de ce vacarme de masse, c'était, bien sûr, tout un tas de choses fondamentales. Mais c'était surtout des lieux offrant une pause, où l'on pourrait s'arrêter un instant pour goûter un peu de fraîcheur et d'air pur tout en buvant du thé. Ce n'est ni la conversion de Saint-Paul, ni la révélation de Claudel ; mais enfin, au coeur des grandes villes contemporaines, le calme profond des lieux saints - comme à la Grande Mosquée, il y a quelques années, lorsque nous habitions Port Royal, est l'ultime luxe d'une modernité qui a rompu les amarres et nous emporte Dieu sait où.

11/02/2013

(5) Un singulier pluriel (sur l'élégance)

Lorsqu'elle était bébé, je prenais un malin plaisir à remonter le pantalon de pyjama de ma fille le plus haut possible pour lui donner un air de vieux monsieur mal attifé... Comme elle montrait déjà une certaine grâce, cela ne pouvait guère lui nuire. Et puis, le temps des apparences viendrait bien assez tôt. Cette facétie, qui me faisait pleurer de rire, suscitait en retour sa perplexité : elle ne comprenait pas l'origine de cette hilarité lorsqu'après quelques pas dans cet accoutrement, elle se retournait pour m'observer. Le manège fut pourtant rapidement repéré et ç'en fut bientôt fini de ce petit jeu. Il faudrait trouver autre chose.

Il me semble, cela étant dit, que ma fille a le don de rendre la moindre tenue élégante : une robe de princesse avec des bottines (et un ballon de football américain), un pyjama et un chapeau d'aviateur, un cardigan et un jean, un ciré rose avec des bottes rouges, une jupe sage et un tee-shirt chicagoan... C'est un don qu'elle tient de sa mère, qui agit moins en la matière comme spécialiste de style que comme femme libre - et c'est, pour tout dire, ce qui me plaît dans cette élégance-là. 

Descartes chez les cowboys

Rien de plus étranger en effet à l'élégance que le code - qui serait moins un système, pour reprendre l'expression de Barthes, qu'une systématique de la mode, dont l'objet serait davantage le statut que la liberté. Les matières, les couleurs, les formes : tout cela compte, bien sûr, et au-delà de la mode, dans l'agencement des intérieurs ou la genèse des émotions artistiques (le grain des livres, leur allure digitale même, le matériau d'une sculpture ou bien encore la texture d'un tableau ne comptent pas pour rien dans le plaisir que nous prenons à les découvrir). Mais, comme le dernier morceau de puzzle valide le plan général, c'est la capacité à trouver son style propre qui fait l'harmonie de l'ensemble. Il en va ainsi des tenues harmonieuses comme des bons champagnes : l'art de l'assemblage ne fait rien sans la qualité de l'inspiration.

L'élégance a ainsi à voir avec la mode comme avec l'esthétique sous l'angle de la liberté - et du creuset, à l'oeuvre dans toute éducation, de la formation du goût. La seule approche qui me semble valoir, en cette matière comme en d'autres, est une approche plurielle : c'est en effet la capacité à s'orienter dans le pluriel qui fonde la singularité. En quoi l'enseignement de la philosophie comme méthode d'orientation et de décryptage est essentiel à à peu près tout. En matière de mode, elle fait aussi la supériorité de la française sur l'américaine : quand ils croient recruter des designers françaises, les Américains achètent en réalité un peu de l'épaisseur culturelle qui leur manque et qui fait ce que l'on appelle communément l'inspiration. C'est, en somme, Descartes chez les cowboys.

L'élégance marque aussi une frontière entre soi et les autres, à charge pour chacun de la rendre plus ou moins poreuse. Certains styles incluent, d'autres excluent. Un vêtement n'est pas seulement une parure ou un élément d'identité : il dessine aussi une zone de contact. A la fluidité des styles correspond ainsi une certaine fluidité des rapports humains et c'est en quoi l'élégance prend, par extension, une dimension morale au sens premier de la régulation des moeurs.

Sentiers coutumiers

La liberté d'interprétation l'emporte à mon sens, ici encore, sur le code. Rien de plus idiot et de moins engageant pour tout dire qu'une politesse surfaite qui oublierait que la politesse est d'abord une attention à l'autre. Agir avec élégance, c'est préserver tout à la fois l'autre et soi-même dans des situations délicates, défendre jusque dans l'adversité une certaine conception des rapports sociaux. C'est faire en sorte que la dignité de l'autre ou la sienne propre selon les cas soit sauve. C'est gagner, en somme, sans triompher, ou bien perdre avec noblesse. Voyez le duo Gabart / Le Cléac'h depuis leur retour des antipodes. Il y a entre ces deux-là quelque chose d'assumé, de clair et, finalement, de très sain en ce que la relation qui s'est forgée entre eux rend simultanément possible une amitié qui semble sincère et une rivalité assumée sans fards. Rien de plus difficile.

Je ne crois guère à cet égard à la modestie, ou plutôt, je la crois assez rare (je n'ai, pour ma part, rencontré qu'une personne dont la modestie, sincère, était à la mesure de la culture, réelle). Si la modestie est l'orgueil des hypocrites, elle est aussi la chimère des prétentieux. Les gens qui se disent modestes me font rire : ils ont des raisons de l'être et il serait en effet préférable que la prétention le cède, chez eux, à la lucidité. Les orgueilleux accomplissent un destin (à moins qu'ils ne suivent le fil d'un passé qui leur a passé le mot, ce qui revient souvent au même) : ils savent leur part de solitude mais aussi ce qu'ils doivent aux rencontres, la part de cheminement collectif qui entre dans cette affaire et qui la rend possible - ses sentiers coutumiers diraient les Kanaks, d'un terme qui s'emploie justement toujours au pluriel. Et puis, heureusement, entre les orgueilleux et les prétentieux, il y a tous ceux qui font honnêtement ce qu'ils ont à faire.

Bref, l'élégance introduit dans les rapports sociaux un peu de la liberté d'interprétation et du sens de l'autre qui entrent dans l'esthétique. Pour moi, c'est la simplicité qui prime en ces matières, ou la sobriété qui serait son corollaire dans le domaine du style. Cela disqualifie la triche sans exclure la chaleur et fait de "l'authenticité" ce qu'elle doit être : non une qualité sociale (qu'elle n'est pas en soi à mon sens, sauf d'un point de vue anthropologique) mais une vertu individuelle, si l'on veut bien entendre par vertu une tension plus qu'un état, une recherche davantage qu'un témoignage (c'est le "Deviens qui tu es" de la philosophie, ou du coaching). L'affectation m'amuse, mais elle m'ennuie ; le baroque (la bigarrure) m'intéresse par ailleurs, mais j'entretiens avec lui un rapport d'extériorité ou, disons, de curiosité bienveillante. Il y a à cet égard une créativité féminine qui me semble montrer la voie de quelque chose de plus libre et de plus unifié que ce n'est communément le cas chez les hommes.

Il y aurait ainsi une esthétique des rapports sociaux, une esthétique singulière façonnée dans la pluralité des modèles, à quoi se résume peut-être une bonne part de l'éducation. Communicant, parent : même métier ? Rien de moins sûr. Il s'agit malgré tout, dans les deux cas, de faciliter une ouverture créative, plurielle et productive sur le monde.