26/11/2009

Boston, Revolutionary Raid

On ne sait trop, en traversant la Nouvelle-Angleterre vers la capitale du Massachusetts, si l'on repart pour la lointaine Europe ou si l'on revient aux origines de l'Amérique. C'est que, par son architecture et son histoire, par son ancrage libéral, sa sensibilité humaniste et sa tradition émancipatrice, Boston est un trait d'union entre les deux mondes.

Bordant la pointe avancée de la vieille ville, Charles Street relie Beacon Hill au Theater District. C'est une artère maîtresse qui fait une sorte de frontière entre le pouvoir à l'est et le savoir à l'ouest. Les boutiques chics y côtoient les antiquaires scandinaves et les adresses casual du quartier, parmi lesquelles il faut compter les breakfasts justement renommés du Paramount Café autant que les pizzas inventives de Figs.

Au sud, ce sont les larges espaces verts du Boston Common, ses plans d'eau paisibles et ses rangers impeccables à cheval sous les saules. Au nord, Louisburg Square est le coeur du quartier dit des "Brahmanes", cette aristocratie des grandes familles pionnières qui continue depuis les hauteurs de Beacon Hill de dominer la ville et de conduire ses affaires. Bloomberg est à New York, Kerry vient de Boston : l'un vient du business et vit à Harlem, l'autre du service public et loge sur les hauteurs de Beacon. En se rémémorant la campagne malheureuse de Kerry, on se dit qu'il y a une politique des affaires qui manque à l'aristocratie du savoir - deux mondes qu'Obama a su réconcilier mieux que lui en créant une tension propre entre le Midwest et le monde.

De l'autre côté de la baie, on parle un anglais de paesani, mais on connaît la musique. Sur l'air du Parrain repris chaque soir que Dieu, lassé, accorde de vie à l'accordéoniste du Café Vittoria (c'est sans doute que les cannolli maison inspirent toutes les indulgences), North End, le quartier italien, s'avance vers la mer au nord-est en évitant les écueils du tourisme ordinaire. On mange bien pour pas cher en remontant Hanover Street et on dîne mieux, plus salé, un peu plus bas, chez Bricco (le carpaccio de boeuf et l'osso bucco au riz safrané y sont parfaits).

Entre les deux mondes, le mémorial de la Shoah fait de sa frêle architecture - une succession de colonnes de verre s'élevant, au milieu des vapeurs, au-dessus d'une myriade d'étoiles fichées dans le sol - un signe à la fois visible et transparent, vaillant et asthénique. C'est un monde à l'envers dans lequel les morts, les soirs d'Halloween, chuchotent à l'oreille des passants, au milieu du tempo trépidant des pubs d'Atlantic Avenue, la litanie des massacres. La musique écrase les soupirs des égarés, la pluie absorbe les larmes des Justes. Ce qu'il faut de pierre pour oublier, ce qu'il faut d'oubli pour vivre.

En poussant un peu de l'autre côté vers Black Bay au-delà des artères commerciales de Newburry et Boylston, la ville s'étend entre le calme prospère de Commonwealth Avenue et le parc étroit qui borde la Charles River. Plus loin encore, on atteint le long étang sauvage de Fenway qui, protégé d'une haute haie de roseaux denses, zigzague vers le sud-ouest en délimitant le territoire des hautes institutions culturelles que sont le conservatoire, le Symphnoy Hall et le Museum of Fine Arts. Dès que l'on s'écarte de cette réserve qui mêle harmonieusement nature et culture, la vieille ville finit pourtant, au coin de Ruggles Street et de Huntington Avenue, par se faire happer par les grands ensembles hospitaliers ou universitaires en béton qui marquent, avec le départ du sud, la frontière d'une ville plus massive et populeuse.

On retrouve cette double dimension de l'autre côté de la Charles River, à Cambridge, dans le périmètre concentrique que dessine le vieux campus de Harvard et l'université moderne. Le Harvard Yard n'est pas seulement vénéré comme un temple : il travaille, avec des placements de plusieurs dizaines de milliards, à sa prospérité - musées et églises inclus. Bologne, la Sorbonne, sont de plus anciennes universités ; mais l'Amérique a su mieux que l'Europe investir dans ce qui fait à la fois son influence et son avenir. Ici, ce n'est pas l'administration qui attire et régente, ce sont les technologies qui inspirent et le commerce qui commande.

Entre les hauteurs chics de Louisburg Square et le côté Pacific Coast mi-hype mi-rock des franges de Newburry, on oublierait presque le Boston subversif des commencements, celui de la Boston Tea Party, des loges maçonniques, de l'émancipation des Noirs et de la bataille de Bunker Hill qui menèrent tout droit à la Déclaration d'Indépendance. Tout au long du Freedom Trail qui va d'est en ouest de Charlestown à Bunker Hill en passant par Old North Church, Paul Revere House, Faneuil Hall, Old State House et King's Chapel jusqu'au majestueux Massachusetts State House qui domine le Common, c'est pourtant le Boston révolutionnaire qui structure encore la ville.

Boston est une sorte de conscience du monde, plus avisée que l'Amérique mais aussi plus avancée que l'Europe. Au fond, on va à Boston comme on part en pélerinage, aux sources de l'humanisme politique moderne. Ville bourgeoise, assurément, mais cette bourgeoisie-là abrite une sorte de Tiers-Etat du monde dans sa version contemporaine d'une avant-guarde éveillée, multiculturelle et mobile, qui vaut bien les sursauts raides et bravaches du Vieux Monde.

22/08/2009

A propos de la réforme de la santé aux Etats-Unis (2) La démocratie comme entreprise de manipulation partagée

On fuit les faits comme des ennemis et les experts comme la peste, on redoute par-dessus tout un débat, sinon éclairé, du moins raisonnable, et on substitue à ce débat, par essence légitime en démocratie, une manipulation efficace des émotions en créant ainsi un terrain totalement irrationnel qu'il est extrêmement difficile de recadrer.

Au-delà de la réforme de la santé elle-même, dont on ne peut qu'espérer qu'elle aboutira pour les 50 millions d'Américains qui en sont privés, comme pour une frange croissante de la classe moyenne qui réévalue le degré de protection qu'elle s'autorise financièrement à l'aune de la crise ("Mon problème, me disait un jour un entrepreneur du Midwest à ce sujet, c'est d'arriver à définir combien je vaux..."), il y a là une question majeure pour les démocraties modernes : la manipulation de l'opinion à l'âge démocratique.

Question plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. D'abord, elle n'est pas l'apanage d'un camp - et les apprentis sorciers de Fox News font à juste titre remarquer, à propos du dévoiement organisé d'un certain nombre de débats locaux par les militrants républicains, que ces techniques ont d'abord été inventées par le camp démocrate (sans parler, chez nous, des pratiques trotzkystes dans le monde étudiant).

D'une certaine manière, la stratégie grassroots d'Obama représente l'aboutissement, à ce jour le plus achevé, d'une telle campagne de masse. On peut là-dessus être à la fois critique vis-à-vis des analyses de Mark Penn, ancien conseiller en communication de l'équipe Clinton et président de Burson-Marsteller (une campagne d'idées côté Clinton opposée à une campagne marketing menée par Obama) et reconnaître que la force de l'incantation l'a souvent emporté, dans cette campagne, sur le rapport aux faits.

Ensuite, elle renvoie à une caractéristique ambivalente de l'époque : on veut, sur tous les sujets, plus d'expertise, et une expertise, cela va de soi, immédiatement disponible et compréhensible, au mépris le plus souvent de l'effort intellectuel requis ; et en même temps, on se défie profondément d'experts toujours susceptibles de "confisquer le débat démocratique".

Or, qu'est-ce qu'une opinion démocratique qui ne serait pas assise sur un certain nombre de faits à peu près établis et d'hypothèses partageables ? Et jusqu'à quel point une décision démocratique peut-elle se dissocier d'un socle de faits reconnus ? Autrement dit, que deviendrait la démocratie elle-même (et le journalisme d'opinion aussi bien) s'il y avait une objectivité admise sur ces questions ?

On ne peut là-dessus faire l'impasse ni sur la notion d'intérêt, ni sur celle d'identité des groupes sociaux et encore moins sur la complexité de ce que l'on pourrait appeler les noeuds de convictions. Et l'on doit reconnaître, du même coup, la légitimité de la démocratie comme arène médiatique, c'est-à-dire comme entreprise de manipulation partagée s'attachant à transformer des positions particulières en causes générales (les médecins : on tue la santé, on fragilise les plus faibles / les professeurs : on tue l'enseignement, on condamne l'égalité des chances et l'avenir des enfants, etc).

Aux Etats-Unis, dix ans après l'échec de grandes réformes conservatrices projetées par l'administration Bush - on pense notamment aux retraites (voir : Beaunay & Alii, Comment communiquer la réforme, Institut Montaigne, Mai 2008), l'issue du débat dira comment le camp démocrate parvient mieux, ou non, à utiliser les dynamiques de l'opinion pour faire passer un chapitre majeur de son agenda politique.

Au-delà, à l'instar de la référence qu'est déjà la campagne présidentielle d'Obama pour toute stratégie contemporaine de conquête de pouvoir, son résultat aura sans doute aussi un certain nombre de conséquences sur l'équilibre que les grandes démocraties contemporaines établiront dans les prochaines années, en matière de réformes, entre une approche publique factuelle et raisonnable, des intérêts privés aussi considérables qu'habiles et des ressorts identitaires irrationnels qui constituent le terme de l'équation à la fois le plus difficile à maîtriser, et le plus décisif.

19/08/2009

Sur les Hauts de Brooklyn (aux sources de l'éthique protestante du capitalisme américain)

Tandis que Wall Street dépérit et que Manhattan se cherche un second souffle, Brooklyn retrouve-t-il une nouvelle vigueur ? Face à la City endormie, le cinquième borough de New York - après Manhattan, le Bronx, le Queens et Staten Island, impose son dynamisme tranquille.

Au sud est de la ville, attirés par des loyers moins élevés, une vie culturelle active et un rythme qui est aussi moins trépidant qu'à Manhattan, beaucoup, dont certains jeunes talents en particulier musicaux, quittent le centre pour aller s'installer de l'autre côté de l'East River. Mais c'est plutôt à Williamsburg qu'ils s'installent, un grand village, à la manière du Lower East Side, dans la partie nord-est du quartier, au nord de la Brooklyn-Queens Expressway.

Ambiance différente dans les Brooklyn Heights - moins une ambiance en fait, qu'une atmosphère. Est-ce la torpeur, relative, du mois d'août ? Ou bien est-ce la quiétude propre du quartier ? Comme dans German Village à Columbus, ou dans Georgetown à Washington DC, cela sent bon le bourg urbain, paisible et confortable.

Au-delà de l'agitation de Court Street qui se prolonge jusqu'aux piers de Cowanus Bay et des grands bâtiments institutionnels qui bordent Cadman Plazza, fermés au sud par Montague - la rue animée du quartier où se succèdent petits restaurants et boutiques colorées, les Hauts de Brooklyn portent encore la grandeur des temps anciens, lorsque la création des premiers ferries permit, courant XIXème, à la fois de participer à la vie des affaires sur Wall Street et de s'en retirer à la clôture de la Bourse.

Le quartier est encore tout imprégné du charme, tantôt cossu, tantôt plus austère, des maisons de négociants - de grandes maisons de briques aux hautes fenêtres et aux larges portails, souvent agrémentées d'élégants bow-windows ou de loggias plus luxueuses, d'une petite terrasse sur les toits ou d'un jardin discret que l'on aperçoit en passant, à l'arrière des maisons.

Parfois, quelques demeures de style fédéral - des maisons de bois un peu plus hautes, peintes en gris, bleu ou vert clair, auxquelles on accède par un perron surélevé - viennent rompre un ordonnancement qui rappelle un peu, dans cette alternance géométrique de briques et de pierres, l'urbanisme du Grand Siècle.

Plus à l'ouest, vue panoramique sur Wall Street depuis la grande promenade qui domine la baie dans laquelle l'East River rejoint l'Hudson, entre Staten Island et Manhattan. En contrebas, un ensemble de vieux quais fait, comme un peu partout à New York sous l'impulsion du plan Obama, l'objet d'une rénovation ambitieuse visant à créer un ensemble de parcs récréatifs renforçant la destination résidentielle de l'ensemble.

Mais le commerce n'est pas l'ennemi de la liberté. Revenant vers l'intérieur du quartier, c'est ici, à la Plymouth Church of the Pilgrims, à l'angle d'Orange et de Hicks Street, que Beecher mit une esclave aux enchères, puis la racheta pour lui donner sa liberté et poromouvoir la cause de l'anti-esclavagisme. Lincoln et Washington visitèrent le lieu et Wiltman, enfant, vécut dans la maison derrière, autour de l'élégant jardin qui jouxte l'église.

Ce qui émane du quartier finalement, ce n'est pas ce qui pourrait apparaître ailleurs comme "l'orgueil" de Wall Street ou encore "l'arrogance" début de siècle de certains établissements de Midtown. C'est plutôt cette alliance, intime et forte, de l'argent qui signe la réussite et de la foi qui la sous-tend.

Une alliance qui mène, incidemment, de demeures prospères en chapelles plus dépouillées - souvent de simples maisons -, aux sources de l'éthique protestante du capitalisme américain, discrète ici et en même temps assurée d'elle-même, et qui finit par mieux se ficher dans les esprits qu'elle ne s'inscrit dans la pierre. 

12/02/2009

Broadway express (Matrix des misérables)

C'est un petit MacDo sur Broadway, au coeur de l'Upper West Side - à grandes mailles, entre Columbia University et le Lincoln Center. Si discret qu'on ne le remarque presque pas, il faut plusieurs semaines pour le repérer. Il semble tout étriqué entre deux boutiques de mode bon marché - Victoria Secret ou Gap ont pignon sur rue un peu plus haut, une annexe de Barneys vend du Paul Smith un peu plus bas. En face, un restaurant de soupes diététiques, à l'angle un Barnes & Nobles qui affiche en grand la couverture du xième bouquin sur Obama, dont la photo recouvre aussi les unes des magazines dans les kiosques à l'angle des carrefours.

Un déjeuner rapide, en début de semaine, tandis que le président entame ce jour-là une nouvelle tournée dans le pays, à Elkhart (Indiana), pour vendre son plan de soutien à l'économie en s'appuyant sur les fermetures d'activités et les licenciements qui, chaque jour, plombent le pays par milliers. A l'intérieur, on est un peu après le rush de midi-une heure, c'est assez calme. Une cinquantaine de personnes environ, des femmes pour la plupart, essentiellement noires, la cinquantaine en moyenne, avec quelques ados et de plus rares personnes âgées généralement accompagnées d'une aide à domicile. Un quart environ sont latinos, quelques hommes isolés. De rares femmes blanches, une, puis deux qui passent, rapidement, en balayant furtivement l'assistance du regard tout en se dirigeant droit vers les caisses.

Ce n'est pas du mépris, c'est presque de la honte comme celle, pourtant digne, de cette vieille dame distinguée sur le trottoir d'en-face qui se décide à quémander quelques quarters aux uns et aux autres en donnant, pour ainsi dire physiquement, l'impression de s'excuser, de s'effacer. Jeunes latinos s'échinant dans les arrière-cuisines ou sortant des caves et remontant les grandes avenues à contresens en vélo, mendiants qui se traînent d'un abris de fortune à l'autre, personnes âgées qui sombrent, collecteurs de canettes... les miséreux traversent la ville en tous sens. Ils doivent sans doute mourir quelque part, à quelques encablures des restaurants à la mode et des clubs de jazz, mais on ne sait trop où. Ce n'est pas que les gens disparaissent d'ailleurs, c'est qu'ils s'effacent comme sur une pellicule trop exposée, comme dans un Matrix financier qui aurait préempté le réel.

C'est déjà vrai, quoiqu'un peu moins marqué, lorsque l'on fait une pause sur l'autoroute pour les grandes distances entre Columbus et Chicago, ou bien entre Toronto et New York : le MacDo y est quasiment le seul restaurant possible, mais c'est surtout le territoire des pauvres gens, abonnés à ces repas mortifères pour une poignée de dollars. Il y a des jeunes, mais ce sont les plus âgés qui dominent, souvent mal fagotés, de l'embonpoint, parfois difforme, l'air malade. Le regard triste. Le même regard que l'on retrouve dans le MacDo de Broadway chez cette black assez distinguée en face, cet adolescent mal dégrossi près de la poubelle ou encore le postier, un peu en retrait, un carribean on dirait.

Le regard triste ? Non. Perdu, pas triste. Avec un léger flottement qui oscille entre la mélancolie et la concentration. C'est cela, une forme de concentration, analogue à cette sorte d'attention que l'on développe au beau milieu de l'oeil d'une dépression tropicale, lorsque l'on guette le mondre signe, la plus modeste indication de la suite, sans se faire trop d'illusions - un infime sursis avant le déchaînement de la tempête. Une dernière fenêtre de lucidité avant l'artillerie lourde.

Ce qui se passe en réalité très exactement à ce moment-là, vers 14h07, à l'angle de Broadway et de la 80ème Ouest, dans ce MacDo dont les regards convergent vers l'extérieur, c'est quelque chose comme l'arrêt progressif du mouvement, si inhérent à la culture américaine en général et à New York en particulier. Comme un film qui passerait tout à coup au ralenti - une réalité qui saute soudain à la figure en retournant sur Broadway avec des magasins qui ferment les uns après les autres, des taxis qui se font rares en plein milieu de la journée, si peu de monde dans les rues. Un train lancé à toute allure mais dont l'inertie de la vitesse, malgré le freinage, ne permettra pas d'échapper à l'abîme. Quelque chose qui approche de la fin, dont on sait qu'il va être de l'ordre de la douleur et de l'effondrement - et que ce jour-là, à cette heure précise, on peut presque palper tant il s'est concentré dans le regard des nouveaux misérables.

25/01/2009

Inauguration Day, au Docks (PS) Si par une nuit d'hiver... (le homard et la palourde)

12 est une note honorable sanctionnant un bon dîner qui, dans le cas du Docks, a souffert davantage d'une exigence poussée en matière de cuisine italienne que d'une faiblesse intrinsèque - le pour-soi de l'en-soi, en quelque sorte : ce n'est pas la pâte en soi (pas plus que la palourde) qui font question, c'est l'idiosyncrasie du goûteur.

Sur ce, rien de tel que de repasser furtivement le soir suivant au lieu dit pour vérifier la première impression. Faire simple. Un lobster roll, sorte de sandwich ouvert, composé d'une farce fraîche de homard et de concombre notamment, est un délice. Il est accompagné de French fries, qui faisaient encore récemment débat au bar en question - la décision du Congrès de les rebaptiser en Freedom fries le lendemain du discours de Villepin à l'ONU reste encore dans les mémoires à New York comme une sorte de cauchemar conjugué de l'intelligence et de l'humanisme.

Passons. La bouteille de Ketchup est inévitable, mais elle est ici aussi culturellement nécessaire que gastronomiquement superflue. Une Samuel Adams fera très bien l'affaire. L'endroit se confirme comme une adresse plus que respectable, aussi amicale au comptoir que familiale en salle - on vient en particulier y déguster de généreux homards, ou bien des Saint Jacques du Maine. Un petit côté Art déco à la fois sobre et soigné. Et une francophilie indéniable, qui transparaît à travers de belles affiches des années trente, l'une, la "Quinzaine du poisson", annonçant une exposition au Grand Palais (janvier-février 1933) sponsorisée par le Musée de la marine, l'autre faisant la promotion d'une association de pêcheurs - toutes deux en français.

Cette collation tourne autour d'une trentaine de dollars et tire le 12 vers le 14, sans hésitation, aussi bien pour la qualité de la cuisine (une cuisine sharp, dont il faut encore souligner l'économie de moyens, assez singulière aux Etats-Unis où il faut souvent montrer autant que faire) que pour le décor à la fois public et intimiste, ou encore l'ambiance chaleureuse.

Une adresse qui s'impose pour le dîner léger en celibataire d'un dimanche d'hiver et de travail, quand New York se laisse peu à peu envelopper d'une neige doucement envahissante - festive sur Broadway, presque immaculée sur West End, féérique sur Riverside, à deux pas de l'Hudson River dont on distingue à peine les flots dans le halo que forment les nuées de flocons devant les lumières du New Jersey. Obama évoquait ce dimanche depuis Baltimore, en route vers Washington, les temps difficiles qui attendent les Américains, sur les écrans de CNN, Wall Street s'enfonce un peu plus dans la crise. Mais c'est comme si cette neige, dans un climat froid qui se stabilise en douceur autour de zéro, redonnait à tout cela l'allure festive, rassurante, miraculeuse des nouveaux départs.
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Un autre soir, un dîner de retrouvailles (il a planché communication en Angleterre, elle lingerie à Hong-Kong). Une table parfaite, côté restaurant, surplombant le bar et la brasserie. Ambiance à la fois chaleureuse et calme, en milieu de soirée. Un Manhattan roll (tempura de crevettes, avocat, riz, assaisonnements divers) pour deux, et homard puttanesca - une merveille -, le tout accompagné d'une bouteille de Fumé blanc californien. Ni dessert, ni café. Un incontestable 14 qui confirme définitivement une adresse de référence dans ce quartier. Compter cette fois aux alentours de 130$ pour deux, pourboire inclus.

21/01/2009

Inauguration Day, au bar (2) Au Docks (se concentrer sur les belles choses)

Cela fait longtemps que vous passez devant l'endroit, qui se trouve être à deux pas de la maison en remontant Broadway vers le nord. Vous y avez même fait un repérage un jour en passant, parce que rien ne vaut, en ces matières importantes et délicates, une prise de température personnelle. Un beau soir, pas plus tard que samedi dernier, vous vous y arrêtez pour de bon. Entre la salle, un peu surélevée et tout en longueur sur votre droite, la partie brasserie au centre et le bar - une organisation qui rappelle Lindey's, la brasserie qui, au beau milieu du Midwest, vous faisait office de cantine -, votre choix est fait. Vous filez au bar, vous savez bien que, si l'on y est parfois un peu plus à l'étroit, on y est aussi plus libre. C'est aussi pourquoi on y dit généralement plus de bêtises, avec une générosité qui n'est guère dupe d'elle-même, ce qui reste, à cette stricte condition près qui rend la bêtise praticable, un des droits fondamentaux de la personne humaine. En quoi tous les bars de la planète s'apparentent d'ailleurs à une sorte d'immense réserve naturelle.

Pour autant, vous n'êtes pas au zoo mais au restaurant. Que l'on vous prenne pour un reporter comme le psychologue juif assis à votre gauche (vous êtes trop cool le week-end) ou pour un espion comme le déménageur arriéré de Columbus (et parfois inutilement mystérieux sur vos activités), il convient de passer à l'action (peut-être devriez-vous au passage en tirer la leçon et agir plus rapidement pour couper court aux rumeurs). La spécialité de l'endroit, ce sont les fruits de mer ; il n'y a que quelques poissons mais beaucoup de coquillages. Originalité, qui fait songer cette fois au japonais sur Castro, à San Francisco : c'est un chef japonais qui porte un soin maniaque à des couteaux de tueur en série, à l'extrémité du bar et à l'opposé de la cuisine, qui règne en maître non seulement sur les fruits de mer, mais aussi sur une sélection de japanese rolls qui ont l'air tout à fait recommandables.

Vous optez pour des linguine aux fruits de mer - un peu plus larges que les n°7 de De Cecco, l'étalon absolu en ce domaine, et c'est dommage parce que, techniquement, cela nuit un peu à la fluidité de l'ensemble, notamment au moment d'enrouler les pâtes. Celles-ci sont préparées avec des palourdes et cuisinées au vin blanc, l'option au vin rouge existe aussi, mais elle vous a toujours paru suspecte, comme la faute de goût qui consiste à associer du parmesan avec des pâtes aux fruits de mer - on se fait virer d'un restaurant sicilien de la côte pour moins que ça. Là-dessus, la barmaid black, au demeurant amicale, élégante et pro-Obama en dépit d'un positionnement plus libéral, se rattrappe de l'affaire du parmesan en vous proposant un verre de Fumé blanc californien, à la fois plus vif qu'un Pouilly fumé et presqu'aussi rond qu'un Chardonnay. Jolie découverte. La pâte est assez juste, al dente et sans fioritures.

Ce n'est pas extraordinairement bon, mais c'est bien, au sens pour ainsi dire platonicien du terme, c'est conforme à l'idée de pâte. Quand le monde menace de s'écrouler, se concentrer sur les belles choses et, alternativement, sur les bonnes.

Vous décidez, pour le deuxième dîner d'affilée, de terminer par une tarte au citron accompagnée de crème fraîche qui se révèle, façon cheesecake plutôt imposante mais, somme toute, plutôt correcte. Il n'y a pas de lemoncello, vous prenez un Disaronno - il faut ça pour faire face à l'offensive conjuguée du maître d'hôtel contre le Midwest (ça vous gêne de plus en plus ces sorties à la con, plus vous courez le monde, plus vous vous rendez compte que c'est universel, plus vous comprenez qu'on n'en sortira pas - et puis, vous y avez passé un peu de temps et rencontré des gens bien ; dans les bars, et même parfois au-delà, il faut une énergie considérable pour défendre ce qui nous est cher contre la foule), du psychologue juif contre le Texas et de tout le monde en coeur à propos de l'amerrissage extraordinaire de Sullenberger, à côté de la maison.

C'est reparti pour une longue diatribe contre la catastrophe Bush dont Katrina est le modèle et l'Irak l'enfer. En résumé, en poussant à peine, du temps de Bush, les avions atterrissaient au sommet du World Trade Center, du temps d'Obama, ils atterrisssent en douceur sur l'Hudson River. A quel point New York a souffert de ces huit années et l'Amérique de son image détruite à peu près partout dans le monde, il faut passer un peu de temps avec les gens pour le mesurer. Et mon voisin le psychologue de s'emporter d'un même mouvement contre le malheur de la Shoah, le statut de personnes tolérées qu'ont les Juifs d'Amérique dans l'esprit des Texans, le scandale Mugabe, le racisme de la France mais le bonheur de Paris, et le malheur de vieillir.

Le psychologue juif qui dit avoir cent quatre ans comme s'il sortait d'une lecture de la Torah ou d'un atelier maçonnique dit aussi que la question "pourquoi" est sans doute la plus stupide du monde, qu'il faut mille fois lui préférer "quoi" et "comment". Il a raison. Au-delà même de la Shoah et des malheurs du monde, dans un restaurant, c'est un angle d'attaque qui se defend.

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Docks - Oyster Bar & Seafood Grill - 2427 Broadway / 89 St (il en existe un autre sur East Side, mais enfin le West Side a pour lui la double supériorité de la culture et de la gastronomie). Compter environ $ 50 / personne pour ce dîner au bar. Note globale pour ce dîner : 12.

19/01/2009

Inauguration Day, au bar (1) A l'Ouest (l'erreur de Sartre)

En Amérique, dîner au bar est assez courant et donne généralement la possibilité de repas moins formels et plus conviviaux. Cela peut commencer au bar de Ouest, sur Broadway, un des restaurants gastronomiques de l'Upper West Side. Entre une porte glaciale (New York oscille autour des -10 ° ces temps-ci) et un restaurant bondé qui domine une cuisine largement ouverte sur la salle principale, le dîner s'engage, avec un peu de chance, avec des bouchées au fromage que vous offriront bien volontiers vos voisins au moment de l'apéritif, ou le barman si votre tête lui revient - ici comme ailleurs, un personnage clé et davantage pour la générosité du service que pour l'étude de la mauvaise foi - il fallait quand même avoir l'esprit tordu, "l'oeil torve et le regard perçant" comme dit tel commentateur, pour perdre de vue l'essentiel dans l'existence.

Après les mises en bouche, le Gravlax, servi sur un blini léger, fait un appetizer délicieux et frais, qui s'accommodera parfaitement de la vivacité d'un Pinot grigio (Kris, Veneto - 2005). La suite peut permettre de s'aventurer dans des options disons plus consistantes, tel ce risotto aux artichauts associant filets de caille et magrets de canard dans une sauce au vin très concentrée, à l'instar de celles qui vont avec les venaisons. Savoureux, pas si lourd - ce qui souligne au passage le talent de Tom Valenti pour les audaces inattendues de cette nouvelle cuisine américaine - et remarquablement servi par un Zinfandel (Peter Franus, Nappa Valley - 2005) que l'on préfèrera même, avec une indéniable longueur d'avance, et un brin de malice, au Saint-Estèphe de la carte, aussi prometteur en bouche que plat en finale.

Soyons fous, à l'approche de la passation des pouvoirs à la Maison Blanche, et à deux pas de la ruine qui suivra (ne lisez pas le dernier Attali, les fins insouciantes au bord du gouffre ont toujours fait les chapitres les plus profonds des manuels d'histoire), le dîner peut s'achever autour d'une plus qu'honorable Panna cotta à la mangue, succulente bien que la base de crème fraîche y soit un peu trop marquée. Autour de voisins qui évoquent, pêle-mêle, les bonheurs du quartier, les blackberrys en vogue, le 11 septembre et les amerrissages impeccables sur l'Hudson, on peut alors s'offrir un vin de dessert. Ce sera un Torcato (Maculan, Veneto - 2001), un poil trop sucré mais qui l'emporte, là encore, sur son concurrent direct à la dégustation (voir plus haut, sur la largesse d'esprit du barman), un Rivesaltes plus féminin, aux notes florales bien plus prononcées.

Allons, un verre aux brillants reflets d'or quand la conversation finit par naviguer entre Wall Street, Obama et les atterrissages en douceur, entre le bûcher des vanités et Inauguration Day, c'était bien le moins que la France se jetât à l'eau, ce soir-là, pour encourager l'Amérique.

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Ouest - W80s, 2315 Broadway (entre 83 et 84 St.) est un restaurant chic et cher. Compter de $ 150 à 200 pour un dîner à deux (après 18h30 et une formule à $ 34 hors boissons). On dînera aussi avec plaisir dans la salle principale vers l'arrière du restaurant, en profitant de ses larges banquettes rondes de cuir rouge et de son ambiance grande brasserie (un peu moins bruyante dans les deux mezzanines que compte le restaurant). Note globale pour ce dîner : 13,5.

10/11/2008

Obama, la transparence et l'obstacle ("Governing is grey" : entretiens avec Galston et Bolton)

A Washington DC l'autre jour, dans les bars, les rues, aux portes de la Maison Blanche, c'était la liesse, en particulier parmi les jeunes et les Afro-Américains. William Galston, un ancien de la bande à Clinton et un des meilleurs experts de la politique démocrate (1) n'en a pas moins raison : la période qui s'ouvre avec la transition et l'arrivée aux responsabilités de Barack Obama s'annonce particulièrement difficile. Sous la houlette de John Podesta, le patron du Center for American Progress, trois mille nouveaux conseillers vont peu à peu prendre les commandes du pouvoir à Washington dans une situation très tendue.

D'un côté, des promesses d'ampleur en matière d'assurance santé, d'éducation, de redressement de l'économie, d'environnement, de retrait des troupes d'Irak ; de l'autre, un déficit estimé en 2009 à 1,2 milliard de milliards de dollars. Une des politiques emblématiques du changement annoncé porte sur la réorientation de l'économie en un sens mieux adapté au changement climatique - ce fut même, accompagné par l'inspiration remarquable d'Al Gore, l'une des signatures d'Obama au cours de cette campagne.

Mais comment faire quand les déficits se creusent à une vitesse record et que, par exemple, l'industrie automobile américaine est au bord de l'effondrement ? En janvier, l'équipe Obama n'aura pourtant que quatre semaines pour adopter un nouveau budget. Et l'on parle déjà d'un nouveau "stimulus", ce qui fait dire par ailleurs, avec un brin de cynisme, aux commentateurs conservateurs de l'American Enterprise Institute que nous serions entrés dans l'ère de "l'effet Cialis" permanent.

Or, les défis sont très loin de n'être qu'internes. Les Russes n'ont guère attendu avant de mettre la pression sur le nouveau président aux portes de l'Europe sur la question des missiles. La Chine, que l'on s'imagine à jamais propspère et pacifique, n'a connu au cours du dernier siècle qu'une vingtaine d'années stables à la suite de décennies de chaos. Au Moyen-Orient, l'Afghanistan est une nouvelle priorité - mais qui, en Europe, au-delà des effets de tribune, apportera sa part à ce nouvel effort de guerre aux côtés des Américains ? Un retrait d'Irak aurait aussi des conséquences catastrophiques sur la stabilité de la région, en ouvrant notamment un boulevard à l'Iran, qui pourrait aussi bénéficier de la volonté de dialogue du nouveau président, et du temps que cette ouverture pourrait lui faire gagner.

Sur ces questions extérieures, l'ambassadeur Bolton, ancien envoyé de Bush pour faire le ménage aux Nations Unies et mettre en pièce le multilatéralisme, n'y va pas par quatre chemins. Pour lui, parce qu'elle marque la fin du mandat de Bush sans ouvrir pour l'heure une confrontation directe avec Obama, la période de transition qui s'ouvre porte même le risque d'une intervention éclair d'Israël sur les installations nucléaires en Iran.

"Campaining is black and white, dit Bolton, but Governing is grey" - sans aucun doute. On aurait d'ailleurs tort de prendre Obama pour un idéaliste : il a compris la portée de l'idéal, ou plutôt il a porté efficacement la nécessité de réintroduire l'idéal en politique (2), c'est chez lui un vrai ressort mais, plus profondément encore, Obama est un pragmatique. C'est un Américain et pour un Américain, au-delà de la ligne de démarcation entre progressistes et conservateurs, il y a une différence essentielle entre ce qui marche et ce qui ne marche pas, et c'est aussi le critère clé de l'évaluation de toute politique publique par les citoyens aux Etats-Unis.

Toutes choses égales par ailleurs, on est tenté de faire un parallèle avec 1981 (y compris d'ailleurs sur la question de l'installation des missiles en Europe), ou plutôt avec la période 1981-83, en France, et c'est cette fois Galston qui a raison : Obama peut changer, infléchir ses choix, adapter sa politique aux circonstances - et il le fera, comme beaucoup d'autres avant lui, à commencer par Clinton en 1992. L'essentiel est qu'il reste attentif à expliquer ses choix. Le monde dans lequel il prend les commandes est un monde menaçant et, pour nombre de ses équilibres, ou de ses déséquilibres, menacé. Obama a su se faire aimer, il lui appartient désormais de se faire respecter. Cela n'ira pas sans sacrifices - ceux-là mêmes, l'a-t-on suffisamment noté ? que le nouveau président élu a mis au centre dans son discours à Grant Park le soir de la victoire.

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(1) Voir aussi ses analyses sur le changement apporté par Bill Clinton en 1992 sur oliveretcompagnie (rubrique Institut Montaigne), à la suite d'un précédent entretien avec lui en décembre 2007.

(2) Voir aussi, toujours sur oliveretcompagnie (rubrique leadership), une analyse de la victoire d'Obama autour d'entretiens avec Brent Colburn et Mark Penn.

04/11/2008

New deal, épisode 2 (Obama, c'est plié, tout reste à faire)

A suivre les analyses de John King, le stratège spécialiste de la carte électorale américaine sur CNN, l'affaire est bel et bien entendue malgré les doutes entretenus jusqu'à la dernière minute autour de multiples biais dans les sondages - un classique, en même temps qu'une nécessité financière du côté des grandes chaînes pour maintenir le suspens, donc l'audience jusqu'au terme d'une bataille qui s'achève avec un indéniable regain de vigueur des deux côtés.

Sans doute aussi un effet de cette sorte de conjuration du sort malheureux des derniers candidats démocrates, en particulier Al Gore, dont l'organisation mise en place par Obama a très clairement tiré les conséquences : les élections sont des guerres que l'on gagne avec des machines de guerre. Les Républicains avaient là-dessus plusieurs années d'avance, ils vont en avoir à présent quelques unes à rattrapper.

Même en supposant en effet McCain vainqueur dans tous les "battleground states" le candidat républicain serait encore très loin de pouvoir réellement inquiéter son rival démocrate. Focalisé sur la guerre en Irak, le commandant McCain a perdu la guerre intérieure ; il est passé à côté du "new deal" en gestation dans le pays dont la crise n'a fait qu'accélérer la nécessité.

Deux ans d'une bataille extraordinaire qui signe, pour McCain une histoire qui s'achève, pour Obama une épopée, et un destin en marche. L'un est reste centre sur lui, l'autre a parle pour le pays. Chemin faisant, comme le note avec justesse Joe Klein dans Time, Obama s'est transformé : il avait la constance et l'inspiration - son arme principale dans ce double affrontement -, il a gagné en épaisseur et, au-delà d'un instinct incontestable, en rapidité de jugement. Il a pris aussi quelques cheveux blancs au passage.

Mais après avoir embarqué le pays dans cette aventure conjuguée de l'audace et de l'espoir, après avoir martelé chaque jour sur chaque parcelle du territoire américain la nécessité de changer, le plus dur va commencer après-demain. Il a déjà commencé à vrai dire, il est en gestation quand les promesses de campagne renvoient non à un changement exogène ou "top down" mais à une prise en mains par les gens de leur destin.

Il y a, cette campagne le rappelle avec assez force, un puissant bénéfice psychologique dans les révolutions annoncées. Il y a, symétriquement, une fois la fièvre retombée, une nécessité implacable du mouvement et de la responsabilité.

Ceci encore, en forme d'un arrêt sur image avant que les choses ne repartent de plus belle, si du moins elles ont la bonne idée de ne pas finir tragiquement : isolé au milieu d'une estrade de campagne balayée par la pluie, prenant dans ses bras avec bonté une vieille femme blanche toute fragile, cédant à l'épuisement derrière des lunettes de soleil en route vers une nouvelle étape de campagne ou à l'émotion aujourd'hui de la perte d'une grand-mère aimante, il y a aussi de belles images d'Obama au cours de cette campagne, des images qui portent et qui, au-delà de l'enjeu, sont autant de symboles qui portent simultanément une nouvelle posture et un nouveau lien

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PS : Je participerai cette semaine, à partir de demain soir, à plusieurs réunions-débats à Washington DC autour de l'élection, dont je m'efforcerai de rendre compte sur ce blog.

25/09/2008

Sur Obama (4) Election ou rédemption ?

Premier réflexe lorsqu’il entre au Sénat, en janvier 2005 : former une équipe expérimentée. Pete Rouse, Karen Kornbluh, Samantha Power : quelques grandes figures de la mouvance démocrate rejoignent celui que New Statesman classe dans les « dix personnes qui peuvent changer le monde ». Obama participe à de multiples commissions : relations étrangères, santé, éducation, travail, retraites, sécurité nationale et anciens combattants. Sur le plan médiatique, il est cependant prudent et décline la plupart des quelque… trois cents sollicitations qui lui sont adressées chaque semaine. Il s’associe à des législations sur la grippe aviaire, sur la non-prolifération avec le sénateur Lugar, sur la moralisation de la vie politique avec Russ Feingold, il s’implique aux Nations Unies sur la question du Darfour. Peu à peu, il passe des questions intérieures vers les affaires internationales et voyage en Russie, au Moyen-Orient, au Kenya et en Afrique du Sud. Sur l’Irak, il présente un projet de retrait des troupes à partir de mai 2007 (Irak War De-Escalation Act). Au Kenya, il dénonce les rivalités ethniques dans le débat public et la corruption.

Son succès médiatique ne tarde pas à en s’en trouver conforté : « The Next President » titre Time Magazine en octobre 2006. Cela relève parfois d’une ferveur toute messianique. Un lecteur témoigne ainsi : « J’ai senti que dès que l’Amérique se réveillera de sa stupeur actuelle, ce qu’elle est certainement en train de faire, Obama pourrait être celui qui nous guidera le long de la route que nous avons oublié de suivre depuis si longtemps ». Avec lui, des questions qui étaient sorties du débat public comme la pauvreté et la redistribution des richesses ressurgissent parmi les démocrates progressistes. Certains expliquent la popularité d’Obama en utilisant l’image du test de Rorschach (psychodiagnostik) : sa personnalité serait suffisamment ouverte pour que chacun puisse y projeter sa propre histoire. Pour Eugene Robinson dans le Washington Post, son refus des alternatives trop tranchées (either-nor) « pourrait faire sortir la nation de ses divisions culturelles héritées des années 60 ».

Reste un risque : celui que sa forte popularité finisse par lui faire éviter tout sujet insuffisamment rentable, ou trop risqué, dans une approche commandée par le marketing politique. Parfois, on n’est pas loin de la magie, celle-là même dont parle le critique de cinéma David Ehrenstein en évoquant les « Nègres magiques » des grandes productions hollywoodiennes. Ainsi, pour Paul Street sur le site blackagendareport.com « Obama permet aux Blancs d’apaiser leur culpabilité et de ne pas se sentir racistes parce qu’ils votent pour un Noir, alors qu’ils veulent que rien ne soit fait pour lutter contre les injustices raciales ».

L’ascension d’Obama aurait-elle été trop rapide ? Cela réveille les craintes – certains, notamment au sein de la communauté noire, redoutent l’assassinat – et les critiques liées au manque d’expérience. Mais voyez les conseillers de Bush et « leurs siècles d’expérience » rétorque Obama, qui préfère mettre en avant les qualités de discernement et de clairvoyance. Côté conservateur, on se lâche. On rapproche Obama d’Osama, on fait remarquer que Barack rime avec Irak, on souligne la similarité de son deuxième prénom, Hussein, avec celui de l’ex-dictateur irakien... Robert Gibbs, son directeur de la communication répond : « On ne peut pas régler le problème de l’Irak en faisant campagne sur les deuxièmes prénoms des gens ». Ce qui est sûr, c’est qu’à lui seul Obama réveille l’intérêt des Américains pour le débat démocratique.

Une demi-douzaine de candidats noirs se sont déjà présentés pour devenir le premier président noir des Etats-Unis, de Jessie Jackson à Douglas Wilder sans qu’aucun ne soit parvenu à gagner l’investiture, peut-être en raison de la « skizophrénie raciale des démocrates » dont a parlé Salim Muwakkil (In These Times, 2 août 2007). C’est le 10 février 2007 qu’Obama se présente officiellement à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle. Selon David Mendell (Obama : From Promise to Power), Obama suit, depuis qu’il est entré au Sénat, une stratégie bien établie avec l’aide de ses proches, notamment de David Axelrod, son bras droit et ami de longue date. Un objectif avait été établi par trimestre : mettre une équipe sur pied d’abord, puis se familiariser avec les hommes politiques de Washington, écrire son deuxième ouvrage et enfin lancer son Political Action Committee, un organisme privé permettant de récolter des fonds.

Il avait été convenu au cours de cette période d’éviter de faire des vagues au plan médiatique, de garder ses distances avec la presse pour contrôler son image et éviter la perception d’un homme politique « très à gauche ». Comme sous d’autres latitudes en effet, si une élection primaire se gagne aux extrêmités du parti, l’élection présidentielle se gagne au centre. Mais Obama est-il vraiment prêt ? L’ascension est certes rapide mais, ayant grandi dans les années 70, il incarne une nouvelle génération d’hommes politiques post-baby boom. Il est le citoyen universel, en phase avec la mondialisation. « L’Amérique du XXIe siècle est fascinée par ce que représente Obama. Il est peut-être, malgré lui, écrivent les auteurs, l’image dans laquelle une partie de la société aimerait se reconnaître. Au-delà de l’homme et de son programme, l’Amérique aime ce symbole. Elle aime ce qu’il dit d’elle. Elle a soif de cette rédemption qu’il incarne ».

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