25/01/2009

Inauguration Day, au Docks (PS) Si par une nuit d'hiver... (le homard et la palourde)

12 est une note honorable sanctionnant un bon dîner qui, dans le cas du Docks, a souffert davantage d'une exigence poussée en matière de cuisine italienne que d'une faiblesse intrinsèque - le pour-soi de l'en-soi, en quelque sorte : ce n'est pas la pâte en soi (pas plus que la palourde) qui font question, c'est l'idiosyncrasie du goûteur.

Sur ce, rien de tel que de repasser furtivement le soir suivant au lieu dit pour vérifier la première impression. Faire simple. Un lobster roll, sorte de sandwich ouvert, composé d'une farce fraîche de homard et de concombre notamment, est un délice. Il est accompagné de French fries, qui faisaient encore récemment débat au bar en question - la décision du Congrès de les rebaptiser en Freedom fries le lendemain du discours de Villepin à l'ONU reste encore dans les mémoires à New York comme une sorte de cauchemar conjugué de l'intelligence et de l'humanisme.

Passons. La bouteille de Ketchup est inévitable, mais elle est ici aussi culturellement nécessaire que gastronomiquement superflue. Une Samuel Adams fera très bien l'affaire. L'endroit se confirme comme une adresse plus que respectable, aussi amicale au comptoir que familiale en salle - on vient en particulier y déguster de généreux homards, ou bien des Saint Jacques du Maine. Un petit côté Art déco à la fois sobre et soigné. Et une francophilie indéniable, qui transparaît à travers de belles affiches des années trente, l'une, la "Quinzaine du poisson", annonçant une exposition au Grand Palais (janvier-février 1933) sponsorisée par le Musée de la marine, l'autre faisant la promotion d'une association de pêcheurs - toutes deux en français.

Cette collation tourne autour d'une trentaine de dollars et tire le 12 vers le 14, sans hésitation, aussi bien pour la qualité de la cuisine (une cuisine sharp, dont il faut encore souligner l'économie de moyens, assez singulière aux Etats-Unis où il faut souvent montrer autant que faire) que pour le décor à la fois public et intimiste, ou encore l'ambiance chaleureuse.

Une adresse qui s'impose pour le dîner léger en celibataire d'un dimanche d'hiver et de travail, quand New York se laisse peu à peu envelopper d'une neige doucement envahissante - festive sur Broadway, presque immaculée sur West End, féérique sur Riverside, à deux pas de l'Hudson River dont on distingue à peine les flots dans le halo que forment les nuées de flocons devant les lumières du New Jersey. Obama évoquait ce dimanche depuis Baltimore, en route vers Washington, les temps difficiles qui attendent les Américains, sur les écrans de CNN, Wall Street s'enfonce un peu plus dans la crise. Mais c'est comme si cette neige, dans un climat froid qui se stabilise en douceur autour de zéro, redonnait à tout cela l'allure festive, rassurante, miraculeuse des nouveaux départs.
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Un autre soir, un dîner de retrouvailles (il a planché communication en Angleterre, elle lingerie à Hong-Kong). Une table parfaite, côté restaurant, surplombant le bar et la brasserie. Ambiance à la fois chaleureuse et calme, en milieu de soirée. Un Manhattan roll (tempura de crevettes, avocat, riz, assaisonnements divers) pour deux, et homard puttanesca - une merveille -, le tout accompagné d'une bouteille de Fumé blanc californien. Ni dessert, ni café. Un incontestable 14 qui confirme définitivement une adresse de référence dans ce quartier. Compter cette fois aux alentours de 130$ pour deux, pourboire inclus.

21/01/2009

Inauguration Day, au bar (2) Au Docks (se concentrer sur les belles choses)

Cela fait longtemps que vous passez devant l'endroit, qui se trouve être à deux pas de la maison en remontant Broadway vers le nord. Vous y avez même fait un repérage un jour en passant, parce que rien ne vaut, en ces matières importantes et délicates, une prise de température personnelle. Un beau soir, pas plus tard que samedi dernier, vous vous y arrêtez pour de bon. Entre la salle, un peu surélevée et tout en longueur sur votre droite, la partie brasserie au centre et le bar - une organisation qui rappelle Lindey's, la brasserie qui, au beau milieu du Midwest, vous faisait office de cantine -, votre choix est fait. Vous filez au bar, vous savez bien que, si l'on y est parfois un peu plus à l'étroit, on y est aussi plus libre. C'est aussi pourquoi on y dit généralement plus de bêtises, avec une générosité qui n'est guère dupe d'elle-même, ce qui reste, à cette stricte condition près qui rend la bêtise praticable, un des droits fondamentaux de la personne humaine. En quoi tous les bars de la planète s'apparentent d'ailleurs à une sorte d'immense réserve naturelle.

Pour autant, vous n'êtes pas au zoo mais au restaurant. Que l'on vous prenne pour un reporter comme le psychologue juif assis à votre gauche (vous êtes trop cool le week-end) ou pour un espion comme le déménageur arriéré de Columbus (et parfois inutilement mystérieux sur vos activités), il convient de passer à l'action (peut-être devriez-vous au passage en tirer la leçon et agir plus rapidement pour couper court aux rumeurs). La spécialité de l'endroit, ce sont les fruits de mer ; il n'y a que quelques poissons mais beaucoup de coquillages. Originalité, qui fait songer cette fois au japonais sur Castro, à San Francisco : c'est un chef japonais qui porte un soin maniaque à des couteaux de tueur en série, à l'extrémité du bar et à l'opposé de la cuisine, qui règne en maître non seulement sur les fruits de mer, mais aussi sur une sélection de japanese rolls qui ont l'air tout à fait recommandables.

Vous optez pour des linguine aux fruits de mer - un peu plus larges que les n°7 de De Cecco, l'étalon absolu en ce domaine, et c'est dommage parce que, techniquement, cela nuit un peu à la fluidité de l'ensemble, notamment au moment d'enrouler les pâtes. Celles-ci sont préparées avec des palourdes et cuisinées au vin blanc, l'option au vin rouge existe aussi, mais elle vous a toujours paru suspecte, comme la faute de goût qui consiste à associer du parmesan avec des pâtes aux fruits de mer - on se fait virer d'un restaurant sicilien de la côte pour moins que ça. Là-dessus, la barmaid black, au demeurant amicale, élégante et pro-Obama en dépit d'un positionnement plus libéral, se rattrappe de l'affaire du parmesan en vous proposant un verre de Fumé blanc californien, à la fois plus vif qu'un Pouilly fumé et presqu'aussi rond qu'un Chardonnay. Jolie découverte. La pâte est assez juste, al dente et sans fioritures.

Ce n'est pas extraordinairement bon, mais c'est bien, au sens pour ainsi dire platonicien du terme, c'est conforme à l'idée de pâte. Quand le monde menace de s'écrouler, se concentrer sur les belles choses et, alternativement, sur les bonnes.

Vous décidez, pour le deuxième dîner d'affilée, de terminer par une tarte au citron accompagnée de crème fraîche qui se révèle, façon cheesecake plutôt imposante mais, somme toute, plutôt correcte. Il n'y a pas de lemoncello, vous prenez un Disaronno - il faut ça pour faire face à l'offensive conjuguée du maître d'hôtel contre le Midwest (ça vous gêne de plus en plus ces sorties à la con, plus vous courez le monde, plus vous vous rendez compte que c'est universel, plus vous comprenez qu'on n'en sortira pas - et puis, vous y avez passé un peu de temps et rencontré des gens bien ; dans les bars, et même parfois au-delà, il faut une énergie considérable pour défendre ce qui nous est cher contre la foule), du psychologue juif contre le Texas et de tout le monde en coeur à propos de l'amerrissage extraordinaire de Sullenberger, à côté de la maison.

C'est reparti pour une longue diatribe contre la catastrophe Bush dont Katrina est le modèle et l'Irak l'enfer. En résumé, en poussant à peine, du temps de Bush, les avions atterrissaient au sommet du World Trade Center, du temps d'Obama, ils atterrisssent en douceur sur l'Hudson River. A quel point New York a souffert de ces huit années et l'Amérique de son image détruite à peu près partout dans le monde, il faut passer un peu de temps avec les gens pour le mesurer. Et mon voisin le psychologue de s'emporter d'un même mouvement contre le malheur de la Shoah, le statut de personnes tolérées qu'ont les Juifs d'Amérique dans l'esprit des Texans, le scandale Mugabe, le racisme de la France mais le bonheur de Paris, et le malheur de vieillir.

Le psychologue juif qui dit avoir cent quatre ans comme s'il sortait d'une lecture de la Torah ou d'un atelier maçonnique dit aussi que la question "pourquoi" est sans doute la plus stupide du monde, qu'il faut mille fois lui préférer "quoi" et "comment". Il a raison. Au-delà même de la Shoah et des malheurs du monde, dans un restaurant, c'est un angle d'attaque qui se defend.

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Docks - Oyster Bar & Seafood Grill - 2427 Broadway / 89 St (il en existe un autre sur East Side, mais enfin le West Side a pour lui la double supériorité de la culture et de la gastronomie). Compter environ $ 50 / personne pour ce dîner au bar. Note globale pour ce dîner : 12.

06/01/2009

Antigua, bout du monde (oh ! la dernière auberge)

On aurait pu accoster sur Moustique, c'est sur Antigua que l'on atterrit : de l'île des milliardaires l'on passe à des terres plus ardues. C'est une ancienne possession britannique, perdue entre les îles vierges et les antilles françaises, entre l'Atlantique et la mer des Caraïbes, à quelques encablures de Cuba.

En arrivant de New York au coeur de l'hiver, passant de l'allée abritée du soleil pour sortir de la piste aux lentes vérifications des services de douane et d'immigration, on change instantanément de temps - celui qu'il fait, beaucoup plus doux, et celui qui passe, infiniment plus étiré. Etapes successives qui dessinent une progressive réacclimatation à l'autre monde, dont le voyageur sait bien qu'il serait vain de lui opposer encore, fût-ce le temps d'interminables formalités administratives, le tempo de l'Occident.

De Winthorpes Bay en passant par Old Parham Road, Saint Johns puis la route de la Vallée, on traverse l'île du nord-est au sud-ouest pour atteindre Coco Beach, logée dans un retrait de la côté entre Valley Church et Fryes Bay. Passé les édifices institutionnels qui bordent l'aéroport, dont le caractère un brin surfait masque mal l'illusion de grandeur qu'ils souhaiteraient encore afficher entre des stucs impeccables et des jardins trop proprets, on plonge dans l'intérieur.

Là, tout au long d'une route étroite et défoncée, entre de rares constructions en dur et des ateliers désuets, les masures en bois succèdent aux cabanons de tôle, séparées par des clôtures bancales que matérialisent tantôt quelques planches mises bout à bout, de guingois, tantôt une rangée de linge paressant entre deux souffles de vent, tantôt encore un chétif maquis d'hibiscus. On ne sait plus très bien alors, entre un arrêt de bus et un carrefour improbable, une rangée de maisons et un terrain vague, si les portes entrouvertes servent à mieux scruter la rue ou si elles ne font que marquer l'absence de réelle séparation avec une nature omniprésente et sauvage, des forêts denses qui recouvrent les collines aux élevages qui végètent à l'écart.

Un petit air des confins de Tanna, on dirait le Vanuatu. Antigua, pauvre et heureuse - elle a le taux de suicide le plus faible du monde - coule des jours paisibles. L'île, découverte par Colomb, a été une colonie espagnole et française, puis une possession britannique avant de devenir indépendante dans le cadre du Commonwealth au début des années 80. Jadis repère idéal, notamment depuis sa côte méridionale, pour les expéditions de conquêtes, les affrontements entre puissances ou les raids de pirates, elle a longtemps vécu des grandes plantations de cannes à sucre, pour lesquelles l'on fit venir des esclaves d'Afrique de l'Ouest. Elle se borne aujourd'hui, pour l'essentiel, à vivre de la construction et surtout du tourisme. Une paix qui a désagrégé les tensions ethniques, une douceur souriante qui irradie le visage des femmes.

Cocobay est un ensemble de bungalows qui s'étire sur le flanc d'une colline descendant en demi-cercle vers la mer. Les cabanes sont simples et pures. Elle sont composées d'une large chambre, avec un large lit surmonté d'une élégante moustiquaire et bordée d'une vieille commode et, après un étroit vestibule, d'une salle d'eau blanche et dépouillée. Les deux pièces donnent sur une terrasse qui, en contrebas d'un bassin privé et d'épais massifs d'hibiscus, donne sur la mer au-delà des cocotiers qui longent la côte.

Ici, le soir, entre le chant ininterrompu des cigales et le frémissement des cocotiers, bercé par le mouvement lancinant des vagues venues s'écraser sur les rochers en contrebas, ou sur la plage de Valley Church un peu plus loin, on peut se laisser happer par Là où les tigres sont chez eux, levant la tête seulement par instants lorsque une noix de coco s'écrase sur un toit de tôle, ou que le mugissement appuyé d'une rafale de vent paraît comme le commencement de la pluie. Sans vraiment entrevoir de réponse convaincante, le voyageur se demande alors pourquoi il faudrait pour vivre autre chose qu'une cabane sur l'océan, quelques livres, du papier, un peu de vieux rhum et une poignée de Havanes.

Antique interrogation, question frontière, soudain remontée du Pacifique. - Plus tard, il faut attendre encore un peu. Ou serait-ce une illusion mortelle ?... "Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor! (...) Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi! / Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide. / Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, / Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, / Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!), / Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard!".

23/11/2008

Pékin (2) Napoléon et le Garupa (l'accommodement du similaire)

"En Chine, nous glisse Aidong à l'heure de commencer les réjouissances, la cuisine est aussi sophistiquée qu'en France, elle demande beaucoup de préparation, et l'abondance des mets est une marque d'hospitalité vis-à-vis de nos hôtes".

Les repas officiels avec les industriels chinois qui nous reçoivent - l'un au Grand Hyatt, l'autre au Old Shanghaï - ont entre eux de multiples correspondances. Ils commencent souvent par de petites portions de porc confit accompagnés de légumes cuits à la vapeur. Des crevettes légèrement frites suivent volontiers, parfois avec des asperges au vert éclatant coupées en petits morceaux. Les Saint-Jacques, de teinte plus foncée que celle que nous leur connaissons d'ordinaire, ont aussi un goût marin plus prononcé ; elles peuvent être servies avec de petits calamars.

Puis vient la soupe de requin, parfois mêlée à une gelée de grenouille qui lui donne sa consistance si particulière, un peu gélatineuse. Met de choix en Chine, réservé aux hôtes de marques ou aux repas de fête, le concombre de mer présente une semblable texture de grosse gelée pour un goût finalement assez neutre. Cuit à la vapeur et accompagné d'une sauce au soyo, le garupa est un excellent poisson généralement servi avec sa peau, très fine. Il rappelle par une consistance ferme qui le rapproche un peu de la langouste, le Napoléon des îles du Pacifique. Un poisson entier peut alors être servi à tour de rôle aux convives, hérissé de petits morceaux de chair confits dans une sauce aigre-douce - un délice.

Après ces variations marines, le repas peut revenir au meilleur de ses saveurs terriennes - de minces côtes de porc nappées d'une sauce sucrée comme un aperçu de barbecue asiatique, ou des petits morceaux de poulet frits servis dans une sauce au citron. A suivre, des nouilles frites aux légumes, ou alors un riz épais, presque caramélisé, cuisiné dans des feuilles de lotus. Le repas se termine le plus souvent de fruits frais, parfois accompagnés de petits fours citronnés (cette imitation n'est pas ce que la Chine fait de mieux, mais cela relève en réalité moins de la recette que de la politesse) et précédés, à l'occasion, d'une soupe de tarot au lait de coco. Cela fait une cuisine plus riche que ne le sont quelques unes des ses consoeurs, thaïe ou vietnamienne, mais tout de même copieuse et relativement légère en même temps. Un thé au jasmin, une Tsingtao ou de l'eau aussi bien sont des boissons idéales pour accompagner de tels repas.

Bienveillance du regard, sophistication de la cuisine, sens de l'autre : on comprend mal, quoi qu'il en soit, pourquoi Jullien prétend aller chercher avec la Chine la plus grande extériorité possible par rapport à l'Occident (elle est bien plutôt au Japon). C'est sans doute qu'elle est chez lui, et de son propre aveu, davantage un paradigme technique qu'une expérience sensuelle. Mais c'est comme si du coup, en forçant les polarités, la pensée gagnait en raffinement ce qu'elle perdait en universalité. "Descartes ou la Chine" lançait Pascal : mais nous manquons quelque chose d'essentiel dans la fabrique moderne de cette étrangeté, dont la composante savante fait si étonnament écho au discours ambiant. En nous laissant aller à cette sorte d'élasticité des écarts, nous confondons la distance avec l'altérité. Cuisine du voyage - annexion impossible, évidence de la proximité : la Chine est monde, mais c'est bien de notre monde qu'il s'agit.


22/11/2008

Pékin (1) Dans la rue (une Chine à visage humain)

Tandis que de nouvelles émeutes paysannes, aiguisées par la crise, surgissent de nouveau un peu partout dans le pays, Pékin affiche une sérénité presque débonnaire. Est-ce un effet des grands espaces créés par un urbanisme politique soucieux, ici comme ailleurs, de contrôler les mouvements de la foule en rendant l'intervention de l'armée plus aisée ?

Ce n'est pas sûr. Entre le mausolée de Mao et l'entrée sud de la Cité Interdite, la place Tian An Men semble figée dans la gangue d'un tourisme hésitant entre la complainte politique et l'écrasement de la perspective architecturale. C'est comme si le gigantisme de la place annihilait le concept même d'espace et, partant, la notion même de rassemblement - un risque auquel, au demeurant, veillent avec soin les gardes qui en contrôlent l'accès. De part et d'autre du mausolée, une série symétrique de statues en mouvement vante, comme en dehors du temps, une marche conquérante vers des lendemains radieux. Il faut, lorsqu'on longe la place de l'extérieur, regarder Tian An Men à nouveau au travers de la rangée de sapins qui borde l'avenue du côté du musée national de la Chine, pour réintroduire la possibilité d'un point de vue sur ce lieu.

Sur Chang' Ah Jie, l'avenue qui borde les grands hôtels, du Raffles au Grand Hyatt, où le board établit ses quartiers, les boutiques de luxe prennent l'imagerie de l'atelier du monde à contrepied en affichant des prix qui font de Paris ou de New York d'aimables bourgades de province. Sur Wangfujing Dajie, un peu plus loin en remontant vers le nord, le shopping est roi de part et d'autre d'une vaste avenue piétonne qui oscille entre les grandes marques américaines et les enseignes nationales. De jour comme de nuit, on y rencontre des rabatteurs de toutes sortes - étudiants, guides, maquerelles - qui abordent le passant étranger avec bienveillance et respect, ne serait-ce pour nombre d'entre eux que pour pratiquer leur anglais le temps d'une conversation impromptue.

Un peu plus à l'ouest, la Cité interdite est bordée d'une multitude de modestes boutiques en tout genre, petits restaurants, tabacs, cabinets de réflexologie, babioles diverses. Le week-end, de jour comme de nuit, l'ambiance est plutôt paisible sur ces côtés qui ferment l'accès à la Cité sur une longueur de près de deux kilomètres. Au bout de Nanchizi, le grand mur d'enceinte, en s'interrompant, découvre le long canal qui entoure la cité, ligne fluide et paisible qui se perd dans la torpeur ensoleillée d'un soleil de midi au coeur de l'hiver. Une embarcation de fortune balance imperceptiblement au pied d'un des pavillons qui marquent les angles, des bâtiments de garde aujourd'hui désertés.

Le voyageur qui s'aventure dans Jingshan Park, un peu plus au nord encore, aura peut-être la chance, au détour des sentiers qui serpentent sur les flancs de la colline, de suprendre la plainte d'une chanteuse accompagnée d'une harpe orientale en l'honneur d'un petit groupe d'officiers regroupés dans un pavillon de musique à mi-hauteur de la pente. S'enfonçant dans le sous-bois d'une végétation appauvrie par l'hiver, on a l'impression d'emprunter un chemin initiatique, d'autant plus qu'il est, en fin d'après-midi, quasiment désert. Le sommet, envahi par les vents froids qui descendent soudain du nord, donne, au-delà de l'étirement des lacs qui mènent de Nanhai à Deshengmenxi, une large perspective sur la cité : basse au centre d'une vieille ville parsemée de toits de pagodes, se relevant progressivement de tous côtés en de hautes tours lointaines qui s'échelonnent jusqu'aux contreforts des montagnes.

Sortant du parc vers l'est, on se perd aisément en s'aventurant, à la nuit tombée, dans les ruelles populaires en deçà de Beiheyan. Un lacis labyrinthique y mène de cabanons agglutinés à des impasses inattendues, font passer de petits immeubles bas à des échoppes artisanales où se succèdent tous les petits métiers du monde : maçons, bouchers, couturiers, épiciers, restaurants, coiffeurs, récupérateurs de toutes sortes. Ce n'est ni Saint-Denis, ni le Bronx : à aucun moment, fût-ce au beau milieu des ruelles les plus sombres ou des placettes les plus reculées, l'étranger ne se sent menacé. Il est au contraire accueilli avec respect et bienveillance, parfois même, dans le regard d'un enfant à l'affût ou celui d'une vieille femme affairée, avec malice ou curiosité. Cette même curiosité qui semble habiter les étudiants vers Wusi et qui rappelle aussi le regard de la nouvelle génération de jeunes femmes Kanak en Nouvelle-Calédonie, porteuse, demandeuse d'une autre relation avec l'Occidental, une relation qui serait débarassée de sa gangue et qui s'efforcerait de réemprunter, avec une simplicité désarmante, les fondamentaux de la rencontre. Ainsi, le monstre chinois de l'imagerie ordinaire de l'Occident apeuré se révèle pour ce qu'il est : un visage amical.

Le temple de Confucius, plus au nord-est, vers Yonghegong, est presque à l'abandon ; il semble empêtré aussi bien dans l'amoncellement des objets de culte que dans la voix trop forte de touristes de passage. Au temple du Lama de l'autre côté de l'avenue, une fois que l'on a traversé la longue allée qui mène aux premiers édifices, les temples centraux alternent avec les petites chapelles latérales, tandis que de petits pavillons isolés et des contre-allées abandonnées créent un réseau de cheminements secrets et de tangentes possibles. Dans les lieux de culte, dans tout lieu susceptible d'attraction, toujours préférer la piste improvisée à l'allée officielle et la déambulation à la cérémonie. Au milieu du temple majeur trônent trois bouddhas offerts à la prière des visiteurs - l'un pour demander une bonne vie dès maintenant ; l'autre pour implorer de meilleurs auspices pour l'avenir. Un troisième est à l'écoute les regrets pour les fautes passées, ou pour ce qu'il aurait fallu faire et que nous n'avons pas fait. Thérapie universelle des religions immanentes : juste un peu de paix.

12/08/2008

Un été américain (2) Vous connaissez le Ravinia Festival ? (Week-end a Chicago)

Bien sûr, il y aura toujours, là, se dressant face à l'avion qui s'affaisse au-delà du loop en venant du sud ou de l'est, l'éblouissement de cette cathédrale de pierre que forme la barrière architecturale qui borde Michigan Avenue. Chicago est notre cité américaine favorite. Elle est, elle aussi, une cité monde, comme Los Angeles, s'élevant au gré des migrations successives mais là où celle-là, dépourvue de centre, se dissout dans un espace sans bornes, celle-ci s'enracine dans les terres et vient se ficher au faîte du Midwest, symbole simultanément de puissance et de tolérance à l'image, cette fois, de San Francisco.

Pour une fois, on pourrait délaisser l'avion et traverser tout l'arc nord-est en voiture - dix heures de route, huit ou neuf en poussant après la frontière entre Kalamazoo et Sarnia - en s'engouffrant entre les Grands Lacs, reliant ainsi les confins de l'Algonquin à ceux du Wisconsin par l'Indiana et le Michigan. Pour une fois, à l'opposé des quartiers du Southern side où Barack fit ses classes, et où ça continue de flinguer au milieu des ghettos, l'on peut aussi esquiver la ville par l'ouest en remontant la I-294 vers le Nord.

Là, entre Northbrook et Waukegan, en bordure de la route de Milwaukee, le long du jardin botanique, s'étend, paisible et cossu, le quartier de Highland Park, entre le parc de Ravinia et le lac Michigan. Des villas splendides aux styles éclectiques, du sud profond à la côte normande en passant par le Mexique, s'y enracinent entre les grands arbres de l'Illinois et les plages du Michigan, certaines se lovant même au-dessus du long talus qui surplombe la côte à laquelle elles accèdent par des accès privatifs qui mènent à des recoins quasi déserts au-delà des zones de baignade. L'une d'elle, sur Oakland Drive, juchée juste au bord de la ravine aujourd'hui asséchée qui traverse le quartier, est une ancienne maison coloniale britannique que la famille Pearlman a recyclé en un confortable Bed & breakfast.

Depuis plus d'un siècle maintenant, de l'autre côté de la rue, Ravinia a donné son nom à un festival musical de renommée internationale qui, chaque année, tous les soirs entre juin et août, réunit une foule de plusieurs milliers de personnes, plus de trois mille dans la salle de concert ouverte, plus de dix dans le parc où d'innombrables petits groupes, le plus souvent familiaux, recouvrent la pelouse autour de délicieux pique-niques. Il y a quelques années encore, de richissimes familles y faisaient mettre le couvert par une domesticité abondante aux lueurs de grands chandeliers à côté de familles modestes qui se nourrissaient, elles, de Kentucky fried chicken.

Aujourd'hui encore, on chercherait souvent en vain des familles noires ; elles sont quasi complètement absentes du parc, on n'en voit guère que quelques unes en bordure de la limite nord. Les Afro-Américains font en revanche l'essentiel du personnel de service dans les multiples stands de restauration. C'est comme si, à la société esclavagiste du XIXe, puis à celle, séparée, du XXème siècles, avait succédé une société de service chariant des salaires de misère qui assurent tout juste le nécessaire, derrière des regards souvent lourds de fatigue. On voudrait qu'avec Obama cette page se refermât enfin en ouvrant davantage de perspectives derrière les planches pourries des baraques de bric et de broc.

Ici, on ne se déhanche pas sur Rick Ross ou Alicia Keys, on joue du Malher. En deux ou trois soirs, cela commence par la Symphony of a Thousand par l'orchestre national de Chicago dirigé par James Colon, se poursuit par un hommage aux musiques de film de John Williams (l'auteur des musiques de Star Wars, Jurrassik Park, Superman, Schnider's List... un vrai festival hollywoodien) par Eric Kunzel, cela se paye même le luxe d'une variation gitane, à l'occasion arabisante, inattendue et enchanteresse en plein Midwest, avec des Gipsy King qui ont épuré avec l'âge ce que le succès avait généré de folklore, avant de revenir aux airs fameux des comédies musicales de Broadway, les mélodies de Weill, Rogers & Hammerstein, Gershwin ou Cole Porter dans Threepenny Opera, Oklahoma ou South Pacific.

- La musique, là, en plein milieu de ce festival découvert par hasard, malgré tout, on dirait un miracle.

17/07/2008

Deux jours à Singapour (éloge du voyage)

Dix ans après les grands voyages que j'y fis depuis le Pacifique Sud, un an après une rapide mais heureuse traversée de la region de Sydney à Hong-Kong en passant par Bangkok, je reviens à Singapour pour un séminaire prospectif de deux jours consacré aux grandes tendances politiques et sociétales à l'oeuvre dans la région en matière environnementale.

Longtemps, j'ai considéré l'Asie comme un monde étranger - le plus étranger de tous dont l'archétype, à mes yeux, était représenté par le Japon, sans doute du fait de la difficulté d'y croiser le regard des autochtones qui finissait, après seulement quelques heures d'un passage a Tokyo, par créer un effet d'irréalité désarmant (pire qu'un "racisme" ou disons un ethnocentrisme de la stigmatisation, il y aurait une épreuve de la non-existence, expérience intéressante cependant en ce qu'elle interroge notre capacité a faire abstraction de soi à travers nos découvertes, un test en somme à la fois ethno et ego-centrique).

Il y a dix ans, j'avais été encore réticent vis-a-vis de l'Inde pour le même genre de raison que décrit Levi-Strauss lié, disons, à l'impossibilité de faire face à cette sorte de massification de l'humain comme à cette permanente sollicitation de l'étranger qui l'accompagne ; j'avais été profondément séduit, en sens inverse, par la traversée du Vietnam, de Ho Chi Minh Ville à Hanoi, au cours d'un voyage mémorable (nouvelle réjouissante : je viens d'apprendre que ma compagne de voyage d'alors est devenue maman).

Point de familiarité donc, mais une série de passages, plus ou mois distants les uns des autres dans le temps et l'espace, autour du monde chinois. Curieusement, il y a plus d'un an encore - c'était avant de partir pour l'Amerique - je m'étais dis, presque chuchoté a moi-même : pourquoi pas l'Asie, après ? Comme si l'aventure américaine réveillait soudain, au-delà d'elle-même, le virus, un peu endormi, des voyages et, avec eux, le goût particulier de se sentir à la fois chez soi et ailleurs.

J'ai toujours confusément pensé que cela me venait, au moins pour une part, de ma double origine franco-italienne, même si les effets d'une telle double appartenance sont à l'évidence plus complexes ; au-delà de l'ouverture à la difference qu'elle induit, elle renforce aussi le lien aux proches et, plus lentement, comme à travers un cycle de plus long terme qui serait à l'oeuvre parallèlement aux péripéties de la vie, un certain sens de l'enracinement.

Atterrissant hier au beau milieu de la Cité-Etat, je me suis senti, la nuit tombant, à nouveau saisi. Du haut d'un balcon qui couvre deux angles du Fairmont Hotel, au coeur de la ville, j'apercois la belle facade du Raffles, plusieurs toits de tuiles orangées qui semblent recouvrir d'anciens couvents, quelques clochers blancs qui émergent ça-et-là de carrés urbains bien dessinés, des touffes végétales qui surgissent, tantôt comme des bouquets sauvages, tantôt en un sage ordonnancement dans lequel percent parfois des trous d'eau ; puis, plus loin, à perte de vue, une grande muraille de tours qui fait cercle à des kilometres de profondeur autour de la ville.

L'air est chaud sans être trop lourd, le ciel, couvert, laisse passer une petite brise d'un balcon l'autre. Les rideaux se gonflent doucement dans la pièce, puis retombent vers la terrasse. Quelques échos de sirènes, très attenués au milieu d'un vrombissement étouffé lui aussi de l'activité urbaine. L'Asie : concentration de civilisations majeures, coeur de la croissance mondiale, nouveau centre du monde... Sans doute. Mais il en va des contrées comme des rencontres : ce qui s'impose d'abord au voyageur, c'est le rapport de connivence et, pour une part, de sensualité, qui s'établit, ou non, avec ce nouveau monde et qui commence alors d'échaffauder en nous son lot de promesses en un sens proche, non pas encore du projet, mais de la potentialité.

16/03/2008

Deux points de vue sur l'eau (1) Chicago

Il faut voir, à l'approche de Chicago, au creux de l'hiver, la nuit tombée, le Lac Michigan pris dans les glaces. On le devine en réalité plus qu'on ne le voit quand l'appareil, venant de l'Ohio, contourne la ville par l'est en plongeant vers l'eau et en amorçant, simultanément, un long virage étiré qui nous place, quelques instants, en suspension à quelques dizaines de mètres au-dessus du lac.

De lourdes plaques de glace aux contours brisés se détachent alors lentement de flots d'un noir profond au fur et à mesure de la descente. Ce qui, le jour, ferait un contraste dur entre la glace et l'eau prend, la nuit, l'allure d'une variation plus subtile, à peine perceptible par endroits, entre les composants d'une même nature dont l'obscurité dilue les contours, tantôt soudés, tantôt au contraire déchirés.

A la fin, ce n'est plus qu'un vaste trou noir face au mur que dresse soudain les buildings du Loop, denses comme un roc, et cependant dérisoires au milieu des vastes espaces sauvages du Michigan et du Wisconsin, de part et d'autre du lac qui tombe vers le Midwest comme une gigantesque feuille d'érable depuis Saint Ignace et Mackinaw qui commandent, plus au nord, le passage vers Huron.

Urbs in Horto (la ville dans un jardin) : dérisoire ? c'est aussi une figure saisissante de la puissance - de la prédation aurait dit Harrison, exercée depuis deux siècles par la mégapole du Midwest sur un environnement riche en matières premières de toutes sortes : bois, viande, minerais, céréales... exploitées par l'armée des ombres d'une immigration qui, mue par ses rêves, s'est tuée à la tâche.

Cette barrière de pierres au front orgueilleux qui monte vers le ciel au long de Michigan Avenue, c'est une cathédrale magnifique sur un tombeau de plaintes. Derrière, les longues lignes de fuite que dessinent les avenues densément éclairées du centre sont les allées d'une nef à ciel ouvert qui finit par se perdre dans les mystères de l'ouest.

11/02/2008

San Francisco (4) Big Shore (surf, arnaque et vieilles dentelles)

Chez Oxenrose, sur Grove Street, la coiffure rassemble tout ce que le quartier a de branché. Elle est le prétexte, sous les luminaires en forme de pieuvres mixant les reflets des uns et des autres dans d'infinis jeux de miroir, d'un abandon à un moment de luxe où le show le dispute à la relaxation et la musique cool aux bouffées d'un hard rock qui, depuis le bar de la mezzanine, fait trembler les vieilles pierres du salon. A moins que la rythmique endiablée de Mr Scruff ne finisse par hypnotiser l'ambiance.

Prétexte ? On peut du coup prendre la route n°1, sur Big Shore, les cheveux au vent, vers Monterrey et Carmel en longeant le Pacifique vers le Sud. La circulation, déjà légère en sortant de San Francisco, nous laisse presque seuls quelques dizaines de miles plus loin, passé les stations balnéaires proches du côté de Moss Beach, El Granada, et surtout après Half Moon Bay.

Entre les criques esseulées qui viennent se lover sur le rivage, qu'on aperçoit depuis la route à la faveur d'une courbe marquée ou bien d'une descente abrupte, la côte paraît sauvage. Quelques surfeurs disséminés au large. De hautes herbes perdues, balayées par les vents. C'est comme un monde à part, témoin par le vide de l'aspiration des grandes mégalopoles qui polarisent la côte, adossé à la puissance de l'océan auquel il se rattache bien davantage qu'aux terres.

Passé Santa Cruz, on plonge sur Monterrey Bay. De vastes territoires maraîchers, entretenus par une main-d'oeuvre latino à vil prix, succèdent aux dunes sauvages, verdoyantes au nord, roussies vers le sud. Que Clint en soit le maire n'y change rien : entre son wharf rafistolé en parc à touristes et ses bâtiments insipides, Monterrey est un piège touristique que l'on quitte bien vite pour basculer de l'autre côté, sur Carmel. Là, un bourg immergé sous l'ombre des grands pins californiens mène, en longeant des villas mexicaines d'un autre temps, à une crique lumineuse.

Il est temps de reprendre le chemin du retour. Avec une Mustang sous le pied, sur plus de 400 miles, ne jamais perdre de vue la dernière station, une fois qu'on a repassé Santa Cruz, sur la route de Davenport. Tandis que la nuit tombe, on peut, par miracle, tomber sur une station perdue qui apparaît à peu près en même temps que le fond de la jauge. Mais à Gazos, ce trou perdu, à environ 75 miles au sud de San Fran, on paie le gazoline à prix d'or, tandis que des mémés flingueuses devisent sur la terrasse d'à-côté autour d'un verre de gnôle dans ce coin aussi pourri que glacial. On imagine très bien une winchester à canons sciés scotchée sous la table. Le mieux est de ne pas vérifier et de passer son chemin.

Il finit une heure plus tard, en se laissant dériver sur Junipero Serra et Portola, sur les Twin Peaks. De là, à la tombée de la nuit, la ville apparaît comme un tapis de petites lueurs qui projettent sur les maisons blanchies une pâleur rosée tandis qu'autour d'Union Square, le shopping bat son plein entre les façades imposantes de Macy's et de Tiffany.

Plus tard, on sent bien, sur les hauteurs d'Alamo Square, que le jardin policé bordé d'élégantes villas cache en fait un territoire plus sauvage qui trône au milieu de Western Addition. On se croirait sur une île océanienne, aux senteurs d'eucalyptus si prenantes. Dans cette ville si ouverte sur le monde, c'est peut-être un souvenir du large.

09/02/2008

San Francisco (3) Castro Bomb (Ecce homos)

L’on peut se laisser errer entre les parcs de Mission, en rêvant d’habiter les abords de Dolores Street en face de Mission Dolores Park, au-delà duquel les rues meurent dans des pentes impossibles après la ligne de démarcation que fait une ligne de cable car un peu perdue sur les hauteurs. De l’autre côté, la ville prend une autre coloration : ce n’est plus l’atmosphère européenne et asiatique de la côte, c’est un monde latino et black, une rue plus populaire et des murals plus fervents que ceux que l’on trouve ailleurs dans la ville.

Haight Street, un peu plus au nord, fut, dans les années 60, un haut lieu de l’activisme ; c’est là que naquit le mouvement hippie. Aujourd’hui, cette longue rue fait alterner les maisons chics et des blocks plus bohême, les boutiques à la mode et des territoires plus paisibles. Au beau milieu de la zone, c’est Castro, le fief homosexuel de la ville, qui affiche tout au long de Castro Street son engagement militant et sa sociologie typée – femmes masculines, mecs en cuir avec boucs, etc – à travers une kyrielle de restaurants cosmopolites et de bars interlopes.

Chez Harvey, entre salades mexicaines et burgers maison, on célèbre encore sur les murs le combat de Harvey Milk et de sa bande pour la reconnaissance de l’homosexualité dans les années 70. Premier superviseur (conseiller municipal) gay de San Francisco, Milk finit par être assassiné avec son complice, le maire libéral George Moscone, par un élu réactionnaire, Dan White ; le verdict complaisant dont bénéficia celui-ci - sept ans de prison - mit alors le feu aux poudres dans cette ville pourtant paisible

Cela paraît si loin. L’image ici immortalise le combat, mais elle normalise aussi les mœurs en immergeant l’affichage de la préférence sexuelle au milieu d’une Amérique, libérale certes, mais aussi familiale (cela rappelle de vieilles dames australiennes s’enthousiasmant de bon cœur à Sydney au passage de la Gay Pride sur Oxford Street). Il faut revoir là-dessus "The Times of Harvey Milk" de Rop Epstein, en attendant le film que devrait sortir cette année Gus Von Sant avec Sean Penn, dans le rôle de Milk, et Matt Damon dans celui de Dan White.

C’est un fief démocrate ici. Au Grand Lake, le cinéma qui fait l’angle entre Mac Arthur Boulevard et Lakeshore, à l’entrée d’Oakland, on peut même lire ceci sur l’immense enseigne lumineuse qui barre le carrefour : «Peace on earth can never happen until the Bush administration is removed ». Si le Castro theater, un cinéma des années 20 aux allures de cathédrale mexicaine, est un cinéma engagé, c’est d’abord par sa programmation indépendante. On y donnait ce soir-là avant « Madame Bovary », « The Strange Love of Martha Ivers », un drame d’après-guerre de Lewis Milestone.

C’était il y a soixante ans et, de l’accident de voiture à la tempête nocturne, du baiser enflammé au meurtre dans les escaliers, tout paraît faux – sauf peut-être une certaine peinture des mœurs, au-delà de l’époque. Si ce cinéma-là ne vieillit pas, c’est que ce qu’il nous dit du Bien et du Mal, des relations entre les hommes et les femmes, de l’amour et de ses épreuves, tout cela fait de lui, au fond, la bible moderne de l’Amérique.

Un bar japonais en face sert un excellent sake, sec comme un alcool de désert, entre des rolls délicieux – sushis au homard ou tempuras d’unagi (les fameuses "Castro Bombs")– que l’on savoure face à la batterie de cuisiniers nippons au milieu d’une rangée de lesbiennes aussi mal attifées qu'attentionnées.

Ville militante ? C’est une base historique indéniable, on le sent bien encore dans les choix éditoraux de City Lights, la librairie nocturne mythique de la ville, sur Broadway, ou dans l’atmosphère de Berkeley, en bas de la colline, une fois qu’on a passé le territoire des sciences dures (toujours un peu à la remorque des combats de l'époque). En même temps, tout ici respire la tolérance.

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