18/02/2007
Frère du précédent (Jean-Paul, Jean-Baptiste, Jean-François et les autres)
Je ne pouvais pas ne pas prendre un authentique plaisir à un livre qui attaque par la galerie des "salauds" de Bouville et qui enchaîne par la derniere phrase des Mots. J'ai passionnément aimé Sartre : la culture travaillée au corps, le parti de descendre dans l'arène et, par dessus tout, une écriture d'une efficacité toute corrosive. Adolescent, il a été mon maître, et je n'en connais pas de meilleur. Aron vient plus tard, et c'est bien assez tôt. " Devenir adulte, rappelle Pontalis, est une mutation qui tue l'enfance complice, la jeunesse aventureuse". Si bien qu'aujourd'hui encore, je regarde ceux qui, prenant prétexte des errements marxistes d'après-guerre, le conspuent, comme un troupeau de bovins. Encore ai-je une authentique affection pour les vaches.
Je dois bien avoir été l'un des rares à la fac à m'être envoyé la Critique de la raison dialectique pour préparer un exposé sur Les mots dans le cadre d'un séminaire sur l'autobiographie, qui faisait également un sort à Leiris et à Gide. Je me suis de même signalé par une référence mémorable à un texte sur le procès de Burgos tiré du volume X des Situations à un oral de l'Assemblée nationale qui commença, à la fin d'un commentaire d'un texte d'Etchegoyen, par une question ouverte sur le Pays basque. L'enchaînement rapide sur les mérites comparés du Pacherenc de Vic-Bilh et du Madiran, plus apprécié dans ce temple des terroirs, n'a pu faire oublier l'extravagance.
Je repense aussi à la préface au vitriol d'Aden Arabie, ce petit livre vert que me conseilla Jean-François naguère, et qui m'a longtemps tenu lieu de carnet de route. J'ai fait du coup entre la bibliothèque et la chambre des voyages que j'aurais pu entreprendre autrement. Je me suis rattrappé par la suite ; au moins, je ne sombrerais pas dans le piège, prosaïque ou illuminé, de ceux qui revenaient, l'air entendu, de lointains continents. Lévi-Strauss m'y a aussi aidé, aux antipodes, avec ses Tristes tropiques par lesquels je démarrai alors hardiment une thèse d'anthropologie.
Et pourtant, le livre de Pontalis le prend sur un tout autre ton, qui n'est pas d'affrontement corrosif mais de libre recherche - ce n'est pas le moindre de ses mérites, dans une époque qui oscille entre l'oukaze et la soupe : celui d'une invitation subtile et éclairée à une exploration de soi mêlant la littérature et la famille, à partir de la suggestion que lui fit un jour son frère aîné (J.-F.) d'être mentionné comme "frère du précédent" si d'aventure un dictionnaire venait à lui consacrer une notice biographique. Renversement qui n'échappe pas à l'auteur, tout admiratif, plus jeune, de son aîné. Et de s'embarquer, d'abord à rebours, dans l'investigation de ce qu'est une relation entre des frères.
De Caïn et Abel à Maupassant, en passant par Louis XIV et Philippe d'Orléans, Proust, les Goncourt, Van Gogh, Freud (qui fut l'aîné d'un petit Julius, décédé par la suite), Champollion et, naturellement, J.-B. et J.-F., rien qui n'aille moins de soi que cette aimantation en forme d'attraction-répulsion ("hainamoration" aurait dit Lacan) autour du pôle parental. Quel est donc cet intrus ? s'interroge l'aîné. Pourquoi est-il le premier ? se demande son cadet, dans un ressassement croisé qui traverse la vie, et dont on ne sort des crispations que par intermittence - autant dire par miracle.
Autant d'affrontements autour du noeud originel, souvent violents sur un plan à tout le moins psychologique, qui ne disent pas leur nom. Pontalis cite à ce propos le mot d'un analyste qui, après avoir longuement écouté deux chercheurs se quereller à propos de la validité de leurs théories respectives, en vint à conclure : " Ce qui constitue le fond de votre désaccord, c'est ceci : ta mère contre la mienne". Soit. Mais que faire quand il s'agit de la même ?
"Aurais-je méconnu mon frère ?" s'interroge plus loin l'auteur ; et s'il était "un double, un autre trop semblable tel un miroir déformant dans lequel nous refusons de nous reconnaître ?". De fait, ce qu'il y aurait de terrible dans les familles, "c'est que l'on se trouve contraint de se différencier". Goethe dit quelque part qu'être adulte, "c'est comprendre ses parents et leur pardonner" - d'un propos à la fois juste et injuste (comprendre et accepter eût pu suffire). Mais il faut aussi un peu de courage par la suite, pour remonter aux sources de la différenciation d'avec un frère afin d'en saisir la part, nécessairement artificielle, de ce qu'ont alors projeté les adultes sur nous. Cela ne change rien, n'arrange pas davantage les choses, mais reste une entreprise instructive, libératrice à la manière des bonnes psychanalyses, à tout le moins pour soi. C'est, après tout, un peu de vérité de gagné. Quant à savoir quelle dose de vérité l'on est en mesure de supporter, c'est une autre affaire. Sartre disait à ce propos mesurer la force d'une vérité au déplaisir qu'elle lui causait. J'ai encore un peu de difficulté avec le déplaisir ; mais je vois bien la nécessité d'une pensée de l'inconfort qui serait le contraire, non du plaisir, mais de la complaisance.
A la suite des pistes tracées par Deleuze et Guattari dans l'Anti-Oedipe (pas d'intimité sans Histoire) ou, aussi bien, de l'entreprise inverse menée par Sartre dans la Critique de la raison dialectique (pas de Politique sans inconscient), Pontalis ne dédaigne pas, dans son exploration plurielle, les éclairages d'une histoire de portée plus collective. Fraternelle la Révolution française ? Mais les belles déclarations de la Constituante ont bel et bien sombré, de clubs en clivages, dans l'affrontement le plus sanglant pour la conquête du pouvoir. Sans oublier l'épisode, tout récemment réhabilité par le beau film de Christian Carion, de la fraternisation des troupes autour des tranchées de l'hiver 1914. Je ne crois pas à la fraternité, conclut en subtance Pontalis de ces deux épisodes - et qu'elle soit pris pour le modèle plus général d'une relation entre les hommes n'est pas à cet égard sans poser le problème d'une immense dénégation -, mais plutôt à la possibilité d'une fraternisation.
Depuis Rousseau - qui eut tôt fait lui-même d'écarter un frère gênant de ses Confessions (ce qu'explore à son tour Stéphane Audéguy dans Fils unique) -, le détour ethnologique est de mise. D'abord par le rappel des "cannibales" de Montaigne que je ne résiste pas au plaisir de reprendre en repensant aux propos rigolards de Bernard Lepeu, alors leader de l'Union calédonienne, il y a quelques années, face aux caméras de Canal + rappelant qu'il fut un temps pas si lointain où les Kanaks ne dédaignaient pas de manger un ou deux Blancs à l'occasion... "Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu'autant que leur nécessitez naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent généralement, ceux de mesme aages, frères". Un propos qui annonce les analyses contemporaines de Clastres sur La société sans l'Etat, qui restent des pistes fécondes pour qui se penche sur les logiques du pouvoir ou, pour mieux dire, sur l'art du contre-pouvoir et de la ruse opposée à la coercition, à l'oeuvre dans les sociétés traditionnelles.
Dans ce qui devint une passion tardive ("Je n'ai voulu nouer qu'une petite liaison et j'ai découvert à mon âge que je dois épouser une nouvelle femme"), Freud reprit en partie l'idée de Montaigne dans la théorisation anthropologique de Totem et tabou. Pour lui, c'est le meurtre libérateur du père, chef écrasant de la horde, par les fils rassemblés, qui fonde la société des frères, le passage de la violence à la loi et, partant, les bases de la civilisation. Des temps archaïques à une histoire plus récente, la fraternité se retrouve ainsi entachée de la même ambivalence. Au point que Pontalis suggère de lui substituer le terme de "frérocité". Et de citer Baudelaire : "Et cependant voilà des siècles innombrables / Que vous vous combattez sans pitié ni remord, / Tellement vous aimez le carnage et la mort / ô lutteurs éternels, ô frères implacables !".
Et si la quête d'un "vrai frère" se ramenait, au fond, à celle d'une "mère idéale" ? qui serait "disponible quand on a besoin d'elle, attentive et discrète, à la fois distante (...) et proche. Elle est là, c'est tout et c'est assez pour qu'on puisse accorder un peu plus de confiance au monde et à soi". L'entreprise, l'armée, le club, l'équipe, la loge ; la République même, portée par une nouvelle Marianne - serait-ce donc une ultime tentative pour réconcilier les Français, ces frères belliqueux ? Que l'on songe aux discussions qui opposent, dans les familles, ceux de droite et ceux de gauche - deux clans pour une même mère patrie, indivisible martèle-t-on à l'envi, comme en une incantation désespérée de conjurer l'impuissance d'un lien social qui, depuis vingt ans, se défait sous nos yeux.
Littérature, philosophie, psychanalyse, ethnologie - tout à une lecture plurielle du réel, à la fois anthropologique et intimiste, ces livres-là (une enquête "en forme de spirale" suggère l'auteur), pleins de trouvailles, d'interrogations ouvertes et de pistes esquissées - intelligents au double sens de l'élucidation et de la connivence -, tournant le dos aux dogmes autant qu'aux classifications, nous font du bien. J'aime l'humanisme des psychanalistes : trempé dans cette passion immémoriale pour le Mal, il part de loin. Ce n'est peut-être pas la République des livres chère à Assouline ; mais c'est à coup sûr, sous l'égide de Champollion, Proust et Freud réunis, la fraternisation d'une entreprise de déchiffrage.
17:37 Publié dans Qu'est-ce que la littérature ? | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Sartre, Freud, Montaigne, fraternité, ethnologie, psychologie, République
16/02/2007
Une pause (introduction au dernier Pontalis)
Un très beau soleil inonde l'appartement ce matin. Le ciel, au dessus d'Easton, est d'un bleu délavé, à peine voilé par endroits d'un mince filet de nuages extrêmement étirés, plus épais vers le sud. La température repasse au-dessus de 5° au soleil, mais elle flirte encore avec les - 10° côté nord. Ce n'est pas le printemps, mais c'est l'amorce d'un timide dégel. Je ne peux malgré tout m'empêcher de recréer dans le grand salon qui me fait office de bureau, un peu d'une pénombre plus intimiste en abaissant les stores des quatre grandes fenêtres de la façade qui donne sur Chagrin Drive.
Je me sens heureux de cette pause. Je me suis donné quelques semaines, en deux phases : l'une plutôt en retrait jusqu'à la fin mars (le temps à tout le moins de s'installer et de réceptionner le déménagement, bibliothèque et dossiers inclus), l'autre plus expansive au cours du deuxième trimestre, avant de descendre plus franchement dans l'arène. En choisissant soigneusement, dans cette période, les travaux à démarrer et ceux à préparer - pour l'essentiel, un projet de publication à l'étude pour un think tank, deux ou trois dossiers particuliers, et l'approfondissement de quelques méthodologies managériales.
En prenant aussi le temps, ce faisant, de m'acclimater (et d'abord au sens le plus météorologique du terme...) et d'explorer deux ou trois idées plus personnelles. J'ai toujours senti que les voyages, au lieu de nous éloigner, nous rapprochaient en réalité de ce qui nous est intime et familier - de ce que nous portons en nous - et que nous pouvons alors explorer avec un autre point de vue, plus librement que lorsque nous sommes assujettis à la gangue des travaux et des jours, comme aux obligations implicites que nous confère la participation à nos réseaux de sociabilité ordinaires.
S'agissant de point de vue, une paranthèse ophtalmologique s'impose : pour l'occasion, j'enfile mes toutes nouvelles lunettes. Ma compagne m'a envoyé chez l'opticien in extremis (impossible d'y échapper, elle m'a pris rendez-vous chez l'ophtalmo au réveil, par traîtrise - le réveil pour moi, c'est un peu comme Samson quand on lui coupe les cheveux : ça me paralyse), mon frère les a attrappées au passage en remontant de Lyon, avant que toute la famille - beau travail d'équipe - n'y aille de son commentaire : "un peu frimeur, non ?" commence mon père qui oublie toujours ses photos de jeunesse ; "ça me fait bizarre, je ne te reconnais vraiment pas" complète ma mère" qui préfère, quant à elle, en rester au bambin qui lui a fait les quatre cents coups (pas rancunière pour un sou, ma mère). "ça te fait une tête de réalisateur italien" conclut mon frère, rigolard. Allez vous faire une idée au milieu de cette cacophonie. Du coup, autant s'y mettre maintenant, je fais de la démocratie participative : cause toujours, je les enfile, ces lunettes, et puis je ferai un discours sur mon nouveau point de vue plus tard. S'il est vrai qu'elles sont de confort plus que de nécessité, je ne peux tout de même pas m'empêcher de songer qu'elles métaphorisent par la même occasion le besoin d'un autre regard.
Un ressourcement donc, et c'est bien en effet ce dont il s'agit - avec l'intuition, au passage, que la polarisation économique du débat sur les "trente-cinq heures" nous masque ici l'essentiel : la nécessité de pauses plus fondamentales pour mieux avancer. Je parcourais l'autre jour le dernier dossier des Enjeux : je n'y ai rien vu, pour ainsi dire, sur la connaissance de soi (l'essentiel du chapitre psychologique y est tourné vers les autres et le coaching n'y est guère abordé, à la mode américaine, qu'à travers le thème de la santé), que j'aurais pourtant placée au premier rang des qualités du "bon manager" - une sorte de prélable en quelque sorte, qui ne dit rien des compétences, mais qui détermine assez largement le fait que ça marche vraiment dans l'équipe. L'épaisseur d'un manager qui n'aurait pas pris la peine de ce détour, le risque de désespérance dans l'hypothèse d'une éviction anticipée ? Ce que l'on appelle "le développement personnel" a encore de beaux jours devant lui, pour des raisons qui, par correspondance avec les deux situations précédentes, sont à la fois économiques (une aptitude renouvelée à la performance) et sociétales (la possibilité d'une autre contribution).
Et puis, il y a aussi, dans cette pause, une chance de ne pas trop s'éloigner de ses rêves de jeunesse. Quel cadeau ! Peut-être le plus beau qu'on m'ait jamais fait. Dans cette alternance professionnelle assumée entre les hommes et les femmes - Anny parle plus volontiers de complémentarité, et elle a raison -, je sens bien des développements prometteurs pour ma génération. Les hommes sont, dans une position professionnelle qui participe au moins autant de la posture (l'imposture ?), moins indispensables qu'ils ne le pensent, et souvent moins performants qu'ils aiment à le croire. Sont-ils, au fond d'eux-mêmes, si peu lucides ? Je crois davantage là-dessus à la conscience de justifications fragiles qu'à un aveuglement imbécile - encore que les subtilités de la psychologie le cèdent souvent, en ces matières, aux crispations de la lutte des places.
J'ai suscité quelques remous un jour en concluant un séminaire sur l'idée que les femmes avaient vocation à occuper une place croissante dans l'entreprise. Ce ne sera ni la première, ni la dernière - et j'enfoncerai volontiers le clou la prochaine fois. Au fond, la montée en puissance des femmes dans les affaires, pour les hommes, c'est un peu comme le réchauffement du climat pour l'humanité (je confirme, à -10° en moyenne depuis mon arrivée ici, le sujet commence à me travailler sérieusement) : comme ça fait peur à tout le monde, on fuit la question (au sens du verbe anglo-saxon de ce qui remet en cause) sur un mode défensif au lieu de l'accueillir comme une opportunité de bâtir quelque chose de neuf. Ce qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler la blague de C. sur le neurone et le phallus ; il y en a plusieurs versions, mais le concept central (disons, le testoneurone, pour faire court) constitue bien, depuis la guerre du feu, un remarquable invariant structurel. Passons.
C'est aussi que les femmes ont bien des choses à apporter aux grandes machineries que sont nos organisations, pourvu qu'elles ne s'empressent pas d'endosser de nouveaux habits mal ajustés pour elles ; elles portent généralement autre chose que la brutalité des ratios à court terme et les non-dits des stratégies de pouvoir. Edith Cresson, de ce point de vue, constitue bien une expérience repoussoir, Simone Veil une incarnation qui reste admirable et fondatrice, et Ségolène un tatônnement encore incertain, mais qui n'est pas sans vertu.
Les franc-maçons, qui se proposent d'être des "frères" entre eux, les qualifient de "soeurs". La référence n'est pas que de pure forme, elle institue le principe d'un rapport qui serait, pour une fois, déchargé des ruses du sexe, et invite à une rencontre plus authentique entre deux êtres - Rilke a dit là-dessus l'essentiel, qu'à la manière du débat sur les trente-cinq heures, celui sur la parité est aussi en passe de manquer. Nous y viendrons tout de même, à notre rythme ; pour l'heure, la phase de la conquête pour ainsi dire organique du pouvoir requiert encore trop d'énergie en elle-même pour laisser place à d'autres considérations, de portée plus profonde quant à l'évolution, pourtant déjà en gestation, de nos organisations.
Frères, soeurs. J'en viens au premier propos de cette note... pour la conclure, au moins temporairement. Comme Pontalis au seuil de son projet d'interroger la relation entre les frères, j'hésite à évoquer son livre : je vois bien à mon tour que cela m'entraînerait trop loin et, comme lui, je sens le piège d'une approche réductrice et entendue du sujet. Si la relation entre les frères, et la fraternité par extension, se résume à cette rivalité jalouse pour la préférence d'une mère (l'amour) ou l'élection d'un père (le pouvoir), à quoi bon poursuivre l'investigation ?
Voilà que le ciel se couvre de nouveau et qu'il recommence à neiger sur Columbus. Je prends le parti de commencer cette évocation par la bande en lui incorporant, chemin faisant, quelques dérivées plus personnelles.
23:15 Publié dans Variations | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : développement personnel, trente-cinq heures, femmes, parité, Rilke, francs-maçons, Ségolène



