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06/11/2009

Réminiscences ethnographiques (2) " Adieu sauvages ! adieu voyages!...

" Pas plus que l'individu n'est seul dans le groupe et que chaque société n'est seule parmi les autres, l'homme n'est seul dans l'univers. Lorsque l'arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s'abîmer dans le vide creusé par notre fureur; tant que nous serons là et qu'il existera un monde - cette arche ténue qui nous relie à l'inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l'homme l'unique faveur qu'il sache mériter : suspendre la marche, retenir l'impulsion qui l'astreint à obturer l'une après l'autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu'il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste - adieu sauvages ! adieu voyages ! - pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d'interrompre son labeur de ruche, à saisir l'essence de ce qu'elle fut et continue d'être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d'un minéral plus beau que toutes nos oeuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d'un lis ; ou dans le clin d'oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat."

Claude Lévi-Strauss, Op. cit.

05/11/2009

Réminiscences ethnographiques (1) "Le monde a commencé sans l'homme..."

" Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante, et que l'effort de l'homme - même condamné - soit de s'opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d'un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu'il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu'à l'invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu - et sauf quand il se reproduit lui-même -, l'homme n'a rien fait d'autre qu'allègrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d'intégration.

Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines à produire de l'inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevés que la quantité d'organisation qu'ils impliquent. Quant aux créations de l'esprit humain, leur sens n'existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu'il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu'a notre univers de survivre, si sa fonction n'était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c'est-à-dire de l'inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d'information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu'anthropologie, il faudrait écrire "entropologie" le nom d'une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. "

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (Plon, 1955)

18/02/2007

Frère du précédent (Jean-Paul, Jean-Baptiste, Jean-François et les autres)

Je ne pouvais pas ne pas prendre un authentique plaisir à un livre qui attaque par la galerie des "salauds" de Bouville et qui enchaîne par la derniere phrase des Mots. J'ai passionnément aimé Sartre : la culture travaillée au corps, le parti de descendre dans l'arène et, par dessus tout, une écriture d'une efficacité toute corrosive. Adolescent, il a été mon maître, et je n'en connais pas de meilleur. Aron vient plus tard, et c'est bien assez tôt. " Devenir adulte, rappelle Pontalis, est une mutation qui tue l'enfance complice, la jeunesse aventureuse". Si bien qu'aujourd'hui encore, je regarde ceux qui, prenant prétexte des errements marxistes d'après-guerre, le conspuent, comme un troupeau de bovins. Encore ai-je une authentique affection pour les vaches.

Je dois bien avoir été l'un des rares à la fac à m'être envoyé la Critique de la raison dialectique pour préparer un exposé sur Les mots dans le cadre d'un séminaire sur l'autobiographie, qui faisait également un sort à Leiris et à Gide. Je me suis de même signalé par une référence mémorable à un texte sur le procès de Burgos tiré du volume X des Situations à un oral de l'Assemblée nationale qui commença, à la fin d'un commentaire d'un texte d'Etchegoyen, par une question ouverte sur le Pays basque. L'enchaînement rapide sur les mérites comparés du Pacherenc de Vic-Bilh et du Madiran, plus apprécié dans ce temple des terroirs, n'a pu faire oublier l'extravagance.

Je repense aussi à la préface au vitriol d'Aden Arabie, ce petit livre vert que me conseilla Jean-François naguère, et qui m'a longtemps tenu lieu de carnet de route. J'ai fait du coup entre la bibliothèque et la chambre des voyages que j'aurais pu entreprendre autrement. Je me suis rattrappé par la suite ; au moins, je ne sombrerais pas dans le piège, prosaïque ou illuminé, de ceux qui revenaient, l'air entendu, de lointains continents. Lévi-Strauss m'y a aussi aidé, aux antipodes, avec ses Tristes tropiques par lesquels je démarrai alors hardiment une thèse d'anthropologie.


Et pourtant, le livre de Pontalis le prend sur un tout autre ton, qui n'est pas d'affrontement corrosif mais de libre recherche - ce n'est pas le moindre de ses mérites, dans une époque qui oscille entre l'oukaze et la soupe : celui d'une invitation subtile et éclairée à une exploration de soi mêlant la littérature et la famille, à partir de la suggestion que lui fit un jour son frère aîné (J.-F.) d'être mentionné comme "frère du précédent" si d'aventure un dictionnaire venait à lui consacrer une notice biographique. Renversement qui n'échappe pas à l'auteur, tout admiratif, plus jeune, de son aîné. Et de s'embarquer, d'abord à rebours, dans l'investigation de ce qu'est une relation entre des frères.

De Caïn et Abel à Maupassant, en passant par Louis XIV et Philippe d'Orléans, Proust, les Goncourt, Van Gogh, Freud (qui fut l'aîné d'un petit Julius, décédé par la suite), Champollion et, naturellement, J.-B. et J.-F., rien qui n'aille moins de soi que cette aimantation en forme d'attraction-répulsion ("hainamoration" aurait dit Lacan) autour du pôle parental. Quel est donc cet intrus ? s'interroge l'aîné. Pourquoi est-il le premier ? se demande son cadet, dans un ressassement croisé qui traverse la vie, et dont on ne sort des crispations que par intermittence - autant dire par miracle.

Autant d'affrontements autour du noeud originel, souvent violents sur un plan à tout le moins psychologique, qui ne disent pas leur nom. Pontalis cite à ce propos le mot d'un analyste qui, après avoir longuement écouté deux chercheurs se quereller à propos de la validité de leurs théories respectives, en vint à conclure : " Ce qui constitue le fond de votre désaccord, c'est ceci : ta mère contre la mienne". Soit. Mais que faire quand il s'agit de la même ?

"Aurais-je méconnu mon frère ?" s'interroge plus loin l'auteur ; et s'il était "un double, un autre trop semblable tel un miroir déformant dans lequel nous refusons de nous reconnaître ?". De fait, ce qu'il y aurait de terrible dans les familles, "c'est que l'on se trouve contraint de se différencier". Goethe dit quelque part qu'être adulte, "c'est comprendre ses parents et leur pardonner" - d'un propos à la fois juste et injuste (comprendre et accepter eût pu suffire). Mais il faut aussi un peu de courage par la suite, pour remonter aux sources de la différenciation d'avec un frère afin d'en saisir la part, nécessairement artificielle, de ce qu'ont alors projeté les adultes sur nous. Cela ne change rien, n'arrange pas davantage les choses, mais reste une entreprise instructive, libératrice à la manière des bonnes psychanalyses, à tout le moins pour soi. C'est, après tout, un peu de vérité de gagné. Quant à savoir quelle dose de vérité l'on est en mesure de supporter, c'est une autre affaire. Sartre disait à ce propos mesurer la force d'une vérité au déplaisir qu'elle lui causait. J'ai encore un peu de difficulté avec le déplaisir ; mais je vois bien la nécessité d'une pensée de l'inconfort qui serait le contraire, non du plaisir, mais de la complaisance.

A la suite des pistes tracées par Deleuze et Guattari dans l'Anti-Oedipe (pas d'intimité sans Histoire) ou, aussi bien, de l'entreprise inverse menée par Sartre dans la Critique de la raison dialectique (pas de Politique sans inconscient), Pontalis ne dédaigne pas, dans son exploration plurielle, les éclairages d'une histoire de portée plus collective. Fraternelle la Révolution française ? Mais les belles déclarations de la Constituante ont bel et bien sombré, de clubs en clivages, dans l'affrontement le plus sanglant pour la conquête du pouvoir. Sans oublier l'épisode, tout récemment réhabilité par le beau film de Christian Carion, de la fraternisation des troupes autour des tranchées de l'hiver 1914. Je ne crois pas à la fraternité, conclut en subtance Pontalis de ces deux épisodes - et qu'elle soit pris pour le modèle plus général d'une relation entre les hommes n'est pas à cet égard sans poser le problème d'une immense dénégation -, mais plutôt à la possibilité d'une fraternisation.

Depuis Rousseau - qui eut tôt fait lui-même d'écarter un frère gênant de ses Confessions (ce qu'explore à son tour Stéphane Audéguy dans Fils unique) -, le détour ethnologique est de mise. D'abord par le rappel des "cannibales" de Montaigne que je ne résiste pas au plaisir de reprendre en repensant aux propos rigolards de Bernard Lepeu, alors leader de l'Union calédonienne, il y a quelques années, face aux caméras de Canal + rappelant qu'il fut un temps pas si lointain où les Kanaks ne dédaignaient pas de manger un ou deux Blancs à l'occasion... "Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu'autant que leur nécessitez naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent généralement, ceux de mesme aages, frères". Un propos qui annonce les analyses contemporaines de Clastres sur La société sans l'Etat, qui restent des pistes fécondes pour qui se penche sur les logiques du pouvoir ou, pour mieux dire, sur l'art du contre-pouvoir et de la ruse opposée à la coercition, à l'oeuvre dans les sociétés traditionnelles.

Dans ce qui devint une passion tardive ("Je n'ai voulu nouer qu'une petite liaison et j'ai découvert à mon âge que je dois épouser une nouvelle femme"), Freud reprit en partie l'idée de Montaigne dans la théorisation anthropologique de Totem et tabou. Pour lui, c'est le meurtre libérateur du père, chef écrasant de la horde, par les fils rassemblés, qui fonde la société des frères, le passage de la violence à la loi et, partant, les bases de la civilisation. Des temps archaïques à une histoire plus récente, la fraternité se retrouve ainsi entachée de la même ambivalence. Au point que Pontalis suggère de lui substituer le terme de "frérocité". Et de citer Baudelaire : "Et cependant voilà des siècles innombrables / Que vous vous combattez sans pitié ni remord, / Tellement vous aimez le carnage et la mort / ô lutteurs éternels, ô frères implacables !".

Et si la quête d'un "vrai frère" se ramenait, au fond, à celle d'une "mère idéale" ? qui serait "disponible quand on a besoin d'elle, attentive et discrète, à la fois distante (...) et proche. Elle est là, c'est tout et c'est assez pour qu'on puisse accorder un peu plus de confiance au monde et à soi". L'entreprise, l'armée, le club, l'équipe, la loge ; la République même, portée par une nouvelle Marianne - serait-ce donc une ultime tentative pour réconcilier les Français, ces frères belliqueux ? Que l'on songe aux discussions qui opposent, dans les familles, ceux de droite et ceux de gauche - deux clans pour une même mère patrie, indivisible martèle-t-on à l'envi, comme en une incantation désespérée de conjurer l'impuissance d'un lien social qui, depuis vingt ans, se défait sous nos yeux.

Littérature, philosophie, psychanalyse, ethnologie - tout à une lecture plurielle du réel, à la fois anthropologique et intimiste, ces livres-là (une enquête "en forme de spirale" suggère l'auteur), pleins de trouvailles, d'interrogations ouvertes et de pistes esquissées - intelligents au double sens de l'élucidation et de la connivence -, tournant le dos aux dogmes autant qu'aux classifications, nous font du bien. J'aime l'humanisme des psychanalistes : trempé dans cette passion immémoriale pour le Mal, il part de loin. Ce n'est peut-être pas la République des livres chère à Assouline ; mais c'est à coup sûr, sous l'égide de Champollion, Proust et Freud réunis, la fraternisation d'une entreprise de déchiffrage.