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25/10/2009

" Après les archives bathypélagiques, on peut rêver de gisements narratifs..."

" Le récit, expression spontanée ou différée, succincte ou interminable, savante ou bâclée, frémissante ou désabusée, universelle, éternelle, d'une expérience, est inclus dans la phrase. Achille se retire. Ulysse rentre à la maison.

La difficulté vient de la disparité ontologique entre l'emprise de la phrase et l'extension du monde qu'elle porte dans ce registre qui n'est que de l'homme, celui de son sens. On peut imaginer des univers si uniformes et sommaires qu'une phrase les épuise. D'ailleurs, pareils univers existent, celui, par exemple, de la zone bathypélagique où des chalutages profonds ont décélé une vie.

Des organismes prospèrent par dix mille mètres de fond, dans une obscurité impénétrable, par trois degrés de température, sous une pression d'une tonne au centimètre carré. Ils vivent de la manne de débris tombés des couches supérieures de l'océan qu'ils ne verront jamais, qu'il leur est interdit de connaître sous peine de mort. La différence de pression les ferait éclater.

Une phrase, s'ils en avaient la capacité, enfermerait leur nuit éternelle, écrasante, nutritive et glacée. Notre expérience s'y refuse, trop changeante et mouvementée (...)

Nos bibliothèques n'enferment que l'écume récente des énoncés produits par l'espèce depuis qu'en se redressant sur ses membres postérieurs elle s'est éveillée simultanément à l'outil, donc au travail, à la pensée et au language oral. Les autres se sont évanouis.

Après les archives bathypélagiques, on peut rêver de gisements narratifs. Les récits oraux des commencements auraient pu suivre l'air atmosphérique qui les portait dans des métaux avides d'oxygène ou les couches de charbon résultant de la synthèse chlorophyllienne. Nous consulterions des textes de houille, de fer, de manganèse. Mais cela n'est pas (...)

Né dans les bois, dans l'ombre d'une nature dispensatrice de toute faveur et de toute douleur, le mythe fut d'emblée, et très durablement, le language unitaire et infiniment ramifié, simple et très subtil, du groupe humain isolé. Il était compris, comme jamais plus nous ne comprendrons un texte, de tous les membres de la communauté, à la fois vécu et pensé, compris et agi, mimé, dansé, réactualisé, immédiatement adéquat à la problématique concrète de l'existence des groupes itinérants, loquaces, sans doute éloquents, à quoi s'est ramené l'essentiel de l'aventure humaine.

La littérature est première. Elle fut le registre unique, complet, coloré de notre expérience. "

Pierre Bergougnioux, Deux querelles : Une cadette épineuse (Cécile Defaut, 2009)

21/10/2009

Watteau, un badinage sur fond de monde

Qui l'ignorerait encore ? On badine joyeusement chez Watteau, et c'est d'abord ce que donne à voir, entre les clichés rococo et la première impression, la jolie exposition que consacre le Met ces jours-ci au peintre des Fêtes galantes sur le thème de la musique et du théâtre (Watteau, Music and Theater).

C'est bien sûr un sujet majeur dans les scènes pastotales (La foire à Bezons, Une danse à la campagne), mondaines (Les plaisirs du bal) ou encore inspirées de la Commedia dell'Arte (Un bal masqué en Bohême, Comédiens italiens). Mais c'est aussi le cas, à la marge ou, pour ainsi dire, à la dérobée, dans les scènes militaires (Troupes en marche, Troupes au repos).

Tantôt les scènes galantes y sont davantage suggérées que montrées, avec élégance, presque avec discrétion (Danse à la fontaine), tantôt elle sont dépeintes avec une emphase pleine d'expressions pénétrées et de mouvements grandiloquents (La surprise), qui n'exclue pourtant pas une grâce inspirée (Mezetin).

Ce qui finit par frapper davantage pourtant, au-delà de la douceur pastel de ces variations intimistes, c'est la noirceur du monde dans lesquelles elles s'insèrent : gros blocs de végétation brune, comme dans Pierrot content, buissons opaques de L'enchanteur ou de L'aventurière, ou encore bosquets imposants de La perspective.

Deux éléments nuancent et dominent à la fois cette opposition des plans. D'abord, les personnages s'y ordonnent le plus souvent selon une circularité qui semble délimiter l'espace propre de la société (L'amour au théâtre français, La Camargue). Au-delà des relations de séduction, ou peut-être en vertu-même de la promesse qu'elles recèlent, c'est un espace connu et ordonné qu'elles circonscrivent, comme si le mouvement des couples ne figurait que le détail pittoresque d'un ensemble plus fondamental.

Tantôt le cercle est concave et c'est la société qui impose à la nature l'espace rayonnant et rassurant de ses rites, comme dans La foire à Bezons. Tantôt, plus rarement, comme dans Récréation italienne, il est convexe : la nature se fait alors plus pressante et instille dans un jeu social resserré au premier plan un soupçon d'angoisse diffuse au milieu des troubles amoureux. Dans les deux cas, qu'elle soit réduite à la compagnie de quelques uns ou qu'elle s'étende à de plus vastes assemblées, dans le monde Watteau, la société fait corps.

Contre la Nature ? On pourrait le croire tant celle-ci passe brutalement, à quelques pas seulement de profondeur, du statut d'ornement vaporeux, comme dans La surprise, à celui d'univers menaçant, notamment dans La perspective. Les trouées de lumière qui orientent le regard vers l'arrière-plan vaudraient alors moins en elles-mêmes que comme le faire-valoir de ce péril diffus.

Mais la force de Watteau ici, c'est de ne pas choisir entre la perspective radieuse et les dangers du monde. On peut voir là l'ombre portée de la fin du Grand Siècle, et l'expression festive et grave, joyeuse mais incertaine, dans laquelle s'engage alors la Régence, dont Watteau est d'ailleurs généralement considéré comme le premier peintre. Mais c'est aussi la marque de ce maître, injustement ravalé au rang de peintre de frivolités un peu fades, que d'inscrire entre le réel et son double un peu de l'inquiétude indéterminée qui s'insinue dans la pantomime des plaisirs.