29/06/2007

Faites-vous même votre malheur...

"Il était une fois, au coeur de l'Europe, un vaste empire. Il se composait d'une telle multitude de cultures si différentes les unes des autres que nulle solution de bon sens n'était jamais envisageable à un quelconque problème ; de telle sorte que l'absurde y devint le seul mode de vie possible (...) Ce grand empire, poursuit Watzlawick, n'est plus aujourd'hui qu'un pays minuscule. Mais l'absurde est resté le point de vue de ses habitants sur l'existence, l'auteur des quelques pages qu'on va lire ne faisant pas exception à cette règle. A leurs yeux, la vie est désespérée, mais elle n'est pas grave. Comment souhaiter meilleurs conseillers à ceux qui désirent apprendre à faire eux-mêmes leur malheur ?".

Le résultat de cette rencontre entre l'ironie magyare et la psychothérapie américaine ? Un petit livre éclairant sur les mille et une manières de voir les choses en noir, non en amateur, mais en véritable professionnel du malheur. Et qui prend, du moins en apparence, et toujours avec malice, le contrepied de l'abondante littérature du bonheur. "Etre malheureux est certes à la portée du premier venu. Mais se rendre malheureux, faire soi-même son propre malheur sont des techniques qu'il faut apprendre".

Commençons, nous dit l'auteur, par choisir non le monde tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être. Notre spécialiste du malheur est avant tout en effet un spécialiste du refus. " Dans son effort pour être loyal avec lui-même, il devient l'esprit qui toujours nie, car ne pas nier serait se trahir soi-même. Le simple fait qu'un tiers lui recommande quelque chose devient la raison même de le rejeter". Et d'en profiter pour proposer cette définition de la maturité, présentée comme "la capacité de faire quelque chose malgré le fait que vos parents vous l'ont recommandé".

Il est tout aussi efficace, pour assurer son malheur, de jouer avec son passé, en commençant par le glorifier. Ah ! Le bonheur de raviver les amours perdues, en résistant "à la voix de la raison, à celle de ses propres souvenirs et de ses amis bien intentionnés qui, les uns comme les autres, proclament que cette relation était depuis longtemps désespérée et qu'on s'était même, à plusieurs reprises, demandé comment échapper à cet enfer".

Dans le même registre, on pourra également s'appuyer sur le principe, bien connu des familiers de Palo Alto, selon lequel "il suffit d'insister" - principe dont l'auteur n'hésite pas à faire "l'une des recettes les plus assurément désastreuses mises au point sur notre planète sur des centaines de millions d'années". Le secret ? Vouloir conserver à tout prix les solutions qui, jadis, ont fait leurs preuves. Or, "la nécessité vitale de l'adaptation fait apparaître des comportements spécifiques dont le but, dans l'idéal, est de permettre la meilleure survie possible sans souffrance inutile. Mais, conclut Watzlawick, pour des raisons encore mal élucidées, l'homme, comme les animaux, a tendance à considérer ces solutions comme définitives, valides à tout jamais". Une autre façon de nommer les névroses ? Qu'importe le terme, pourvu qu'on ait l'effet.

Et que dire de celui qui, voulant accrocher un tableau, constate soudain qu'il n'a pas de marteau et se propose d'aller emprunter celui du voisin. "Mais voilà qu'un doute le saisit. Et si le voisin s'avisait de me le refuser ? Hier, c'est tout juste s'il a répondu à un vague signe de tête quand je l'ai salué....". Commence ainsi une construction, disons plutôt une instruction, purement imaginaire qui se termine par un magistral : " Il s'imagine sans doute que j'ai besoin de lui. Tout ça parce que Môssieu possède un marteau. Je m'en vais lui dire ma façon de penser, moi !". Une technique d'interprétation qui ne laisse, à vrai dire, pas plus de chance à l'autre de s'en sortir qu'à la relation de s'épanouir.

De la "poignée de haricots" utilisée contre les fantômes à la "poudre anti-éléphants", en passant par les obsessions d'une vieille fille pour de supposés attentants à la pudeur, les recettes du puritanisme ordinaire et, naturellement les ressources de l'injonction paradoxale ("sois spontané !", ou mieux, "sois heureux !"), ce petit livre fourmille d'anecdotes savoureuses qui démontrent, pour la plupart, que l'important, aux yeux de celui qui s'attache consciencieusement à faire son malheur, n'est pas la réalité, mais l'idée qu'il s'en fait. Plus encore, ajoute Watzlawick : "Une idée, pour peu qu'on s'y accroche avec une conviction suffisante, qu'on la caresse et la berce avec soin, finira par produire sa propre réalité".

Rien ne vaut pourtant les Professionnels de la Démolition des Relations (PDR) qui prospèrent dans la confusion, mise en évidence par Bertrand Russel, entre les déclarations sur les choses et les déclarations sur les relations - toujours contenues, nous dit Gregory Bateson, dans toutes les communications humaines. Essayez donc, recommande notre maître en complications de toutes natures, un : "Non, je n'aime pas cette recette, ma chérie, mais je te remercie vraiment de l'avoir préparée...". N'en déplaise aux spécialistes de la communication, nous ne possédons qu'un seul language pour ces deux niveaux d'expression, et il nous faut bien faire avec.

Ce que les PDR préfèrent reste pourtant ce que l'on appelle "l'alternative illusoire". Celle-ci consiste à offrir à son vis-à-vis le choix entre deux possibilités. Dès qu'il en choisit une, on peut ainsi lui reprocher de ne pas avoir choisi l'autre... Une technique dont les mères juives, paraît-il, ont acquis une maîtrise incomparable.

Poussons la logique de tout ceci à son terme avec Marx (Groucho) : "Il ne saurait être question pour moi d'appartenir à un club qui s'aviserait de m'accepter comme membre". L'amour, sur ce plan là aussi, fournit bien des ressources de premier plan. Sartre : "L'amant demande le serment et s'irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberte comme liberté ne soit plus libre". Il y a sans doute, qui plus est, quelque chose qui ne tourne pas rond chez ceux qui s'ingénieraient à nous aimer - il suffit, pour s'en convaincre, de ne s'estimer guère. Plus généralement d'ailleurs, tout mouvement vers autrui et, plus encore, tout altruisme, ne possèdent-ils pas un mobile caché ?

On connaît l'aphorisme d'Oscar Wilde : "Il est deux tragédies dans l'existence : l'une est de ne pas réaliser son rêve ; l'autre est de le réaliser". Dans un monde qui valorise sous toutes ses formes le fait "d'arriver", continuons donc de privilégier les buts sublimes aux objectifs raisonnablement accessibles, selon une recette qui produit inmanquablement ses effets. Bref, gardons-nous donc d'arriver. Et pourquoi sinon Thomas Moore aurait-il baptisé sa lointaine île du bonheur "Utopia" - littéralement, nulle part ?

Commentaires

Felicitation, votre blog est visiblement et ca se voit, j adhere completement a votre vision des choses.

Ecrit par : smiley | 10/02/2010

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